Vous avez dit scientisme ?

Lorsque l’on défend un peu trop fortement la validité des sciences et l’intérêt de s’appuyer sur elles y compris dans notre militantisme, on se fait rapidement traiter de “scientiste”. Pourtant selon les personnes qui utilisent ce terme, les positionnements sont extrêmement divers : un·e tel·le va considérer que l’on est scientiste si l’on dit qu’il n’y a pas de risque sanitaire en soi avec les OGM, un·e autre dès que l’on affirme que les vaccins fonctionnent. Chacun·e a son curseur, et souvent un usage un peu indéfini du “scientisme”. Il semble utile de prendre le temps de poser quelques enjeux du débat, en poussant jusqu’à réfléchir (modestement) au lien entre marxisme et sciences.

Une première remarque : cet article ne développera pas le cas des arguments les plus moisis, ceux qui nient purement et simplement toute valeur aux sciences, ceux qui mettent sur le même plan une étude scientifique et une anecdote personnelle racontée par tonton, etc. Le milieu sceptique répond très bien à ce genre d’arguments1. L’article est plutôt centré sur les critiques venant de la gauche, ou en tout cas les critiques dénonçant “les lobbies”, l’idéologie et la partialité des scientifiques, etc.

Le scientisme comme aveuglement bourgeois

Ce qu’on a appelé scientisme est né au 19e siècle, évidemment en lien avec la révolution industrielle dans l’Europe capitaliste. L’application des sciences physiques permettaient de transformer le monde de manière si visible, que les énergies se sont tournées vers elles, et que les interprétations du monde qu’elles proposent ont pris le dessus (en occident) sur toutes autres explications.

A partir de cette époque s’est développée une forte confiance dans la science et la technologie en particulier. Il y a toujours eu une tendance chez les “savants” à croire que diffuser la philosophie ou la raison était le principal moyen de régler les problèmes de l’humanité. Au 19e siècle, cette tendance s’étend bien plus largement, portée par des techniciens, des ingénieurs, des industriels, des politiques…

Il faut en tirer une première conclusion : si ce discours sur la science connaît un tel essor, c’est qu’il a une base matérielle qui le rend crédible. Il apparaît désormais bien plus sensé de parler de changement social qui s’appuie sur les sciences plutôt que sur des prières2.

Mais il faut bien évidemment prendre en compte les réalités sociologiques : les milieux qui véhiculent ce nouveau discours sont très majoritairement bourgeois (ne serait-ce qu’en raison du capital culturel nécessaire). Majoritairement, ce discours est donc biaisé par leurs intérêts de classe3.

Si des patrons et des ingénieurs (presque toujours en position hiérarchique au 19e siècle) s’emparent facilement de cette idéologie, c’est qu’elle les flatte, en faisant d’eux des messies en train de faire advenir une nouvelle société plus rationnelle en organisant des chaînes de production industrielle, en créant des lignes de chemin de fer… Pourtant le décalage entre les promesses d’abondance et la surexploitation de la révolution industrielle sautait aux yeux. C’est que le machinisme est venu au monde avec le mode de production capitaliste, et donc avec une brutale destruction des anciennes communautés, remplacées par la mise en concurrence des nouveaux prolétaires. La productivité permise par la technique n’engendre donc pas automatiquement un développement harmonieux de la société… Cela aussi, sautait aux yeux des contemporains, d’où l’essor des idées socialistes.

Mais la grande majorité des socialistes d’alors s’inscrivent dans ce développement des sciences, vu comme le prolongement de l’humanisme, cette philosophie qui légitime la liberté humaine de régler le monde (dont la société) comme on l’entend, en tournant le dos aux superstitions. Ceux que l’on a ensuite appelé les “socialistes utopiques” ont toutes sortes d’approches : certains comme les saint-simoniens ont confiance dans les industriels pour engendrer une organisation rationnelle de la production, d’autres comme Fourier sont plus critiques de la façon capitaliste d’organiser la société et appellent les patrons à plus de paternalisme, à construire des phalanstères… et d’autres comme Owen tentent directement d’être “patron de gauche”. Mais au delà de leur positionnement politique et de leurs attentes par rapport au bourgeois moyen, ces socialistes sont profondément convaincus que le bonheur de l’humanité est potentiellement à portée de main, notamment parce que les forces productives de l’humanité ont atteint un niveau sans précédent et qu’une relative abondance devient envisageable.

Ce fond commun, Karl Marx et Friedrich Engels le partageaient. Et ce fond commun suffit pour que certains (notamment les technophobes d’aujourd’hui) voient le socialisme comme scientiste et productiviste4.

Pourtant, quels que soient les bémols qu’on doive mettre sur les forces productives (et Marx et Engels étaient capables de voir leurs aspects actuellement destructeurs sur “l’homme et la nature”), l’industrialisation engendrée par le capitalisme est une condition matérielle essentielle du socialisme. Si l’on se place dans ce cadre de pensée, on peut parler de “scientisme” dans un sens plus précis :

Le scientisme est la tendance à penser que les problèmes de la société seront résolus avant tout par de nouvelles technologies (et/ou une meilleure diffusion de la pensée scientifique, critique, zététique…), sans parler des aspects socio-économiques (qui contrôle les sciences et techniques et leurs applications ? qui y a le plus accès ?). De ce point de vue, le saint-simonisme est scientiste, le marxisme ne l’est pas.

Comme il s’agit d’une idéologie qui arrange bien les classes dominantes (ainsi on ne parle pas de leur domination, au contraire on les présente plutôt comme “classes éclairées”), même si elle imprègne bien sûr au delà de la bourgeoisie, on peut parler d’une idéologie bourgeoise. Comme elle ne repose pas entièrement sur du vent, on doit plutôt voir cette idéologie comme un aveuglement, et non comme une fausse-conscience qu’il faudrait nier et dont il faudrait prendre le contre-pied.

Saint-Simon

Il est à noter ici que “faire intervenir de la sociologie ou de l’économie” pour livrer une analyse plus juste car plus complète de la société, c’est faire intervenir d’autres disciplines scientifiques. Donc l’aveuglement bourgeois en question n’est pas, à proprement parler, sur “la science”, mais sur les sciences physiques. Le terme de “scientisme” a donc l’inconvénient de reproduire cette idée implicite que les “sciences molles” ne seraient pas des sciences.

Le marxisme pour une meilleure science

C’est profondément cette vision que portait le mouvement marxiste (et bien au delà dans le mouvement ouvrier) à ses origines : la science ne se réduit pas à une idéologie bourgeoise, mais elle est biaisée et limitée par le capitalisme, et l’abolition des classes sociales permettrait une science bien meilleure.

Par exemple l’attitude de Marx par rapport à l’économie est révélatrice :

  • D’un côté il dénonçait abondamment les “économistes bourgeois” et leurs biais, puisque ceux-ci avaient tendance à légitimer le capitalisme comme meilleur système possible.
  • De l’autre côté il était évident pour lui que les travaux de Smith, Ricardo etc. avaient partiellement une valeur scientifique (et il s’en est fortement inspiré), dans la mesure où ils avaient constaté des “lois sociales” ayant leur part d’objectivité indépendante des individus (même si évidemment, ces lois ne sont pas éternelles et peuvent changer si les structures de la société changent).

Marx critiquait durement ce qu’il appelait « cette merde de positivisme », mais il n’hésitait pas à revendiquer sa démarche comme la quête d’une science supérieure, prenant mieux en compte la «la composition et l’articulation d’ensemble»5 (ce qu’il appelait la dialectique). Et si l’on considère que “le marxisme” est un courant nourri d’études de l’histoire, d’économie, de sociologie… et que dans chacun de ces domaines et dans leurs intéractions on s’attache à avoir une méthode scientifique, on peut comprendre l’ambition d’Engels lorsqu’il a osé le terme de “socialisme scientifique”. Cela méritera un article à part entière…

Quoi qu’il en soit, pendant des décennies, les principaux marxistes ont continué comme Marx à s’intéresser de près aux sciences de la nature, aux débats que cela suscitait autour du matérialisme6, et ils ne considéraient pas les “sciences sociales” et le “socialisme” dans un domaine à part où régenerait l’arbitraire a-scientifique.

C’est dans cet esprit que Lénine disait : « Nous devons montrer scientifiquement comment cette révolution communiste se déroulera. (…) Nous sommes tenus de partir de cette idée marxiste, reconnue de tous, qu’un programme doit être édifié sur une base scientifique. »7

Défendre que le marxisme n’est pas “en soi” du scientisme, cela ne veut pas dire que jamais il n’y a eu de scientisme parmi les marxistes. La façon qu’avaient Lénine et Trotski, au lendemain de la révolution d’Octobre, de prioriser le développement de la production, et de négliger l’importance de l’autogestion dans les usines, peut s’apparenter à du scientisme. De même lorsque le cadre bolchévik Préobrajenski présentait seulement la planification comme une “technologie sociale” et une “science de la production socialement organisée”, alors que la question sociale n’avaient absolument pas été surmontée dans la Russie soviétique.

Chose importante à souligner : à cette époque où le marxisme était très influent, ce discours progressiste sur les sciences a permis aux socialistes et communistes d’attirer de nombreux scientifiques, que pourtant leur milieu social pousse souvent vers les partis bourgeois modérés.

En 1923, le biologiste J.B.S. Haldane écrivait : « Dans notre pays, le parti travailliste est la seule organisation politique à inclure la promotion de la recherche dans son programme officiel. »8 Celui-ci tenait à cette époque un discours pour le coup tout à fait scientiste, typique des bourgeois progressistes anglais d’alors :

« Il est fort possible que le capitalisme lui-même exige que le contrôle de certaines industries clés soit complètement laissé aux ouvriers de ces industries, simplement pour limiter les grèves sporadiques. Et au fil du progrès industriel, un nombre toujours plus important – peut-être la majorité – des industries deviendront des industries clés. (…) Il a fallu des milliers d’années pour établir la société agricole stable qui forme le socle de la vie européenne et dont nous considérons trop souvent la morale comme une vérité éternelle. Une société industrielle stable devrait mettre moins de temps à apparaître. La Terre appartiendra au peuple qui y parviendra. En somme, je crois que les progrès de la science rendront finalement l’injustice industrielle aussi autodestructrice que l’est aujourd’hui l’injustice internationale. »

Le même est par la suite devenu communiste, finissant par être convaincu non seulement de la nécessité de la révolution pour que les fruits de la science profitent à tous, mais aussi de l’intérêt de la dialectique pour ses recherches en biologie. Il ne s’agit que d’un exemple, mais on peut douter que l’extrême gauche soit aujourd’hui capable d’une telle attractivité, avec le discours caricatural qu’elle porte contre “le scientisme”, n’y voyant qu’un bloc réactionnaire ou en tout cas dévoué au capital.

Le désamour croissant des progressistes…

Comment en est-on arrivé à un tel changement ? Il y a sans doute tout un ensemble de raisons conjuguées. Le transhumaniste de gauche James Hugues décrit assez bien le profond changement d’attitude du mouvement socialiste et démocrate face à la science9.

Le contre-coup des deux guerres mondiales, et particulièrement de la seconde, a fait beaucoup de dégâts. L’application de méthodes industrielles pour tuer en masse (armes chimiques, tanks, bombardements aériens…), voire pour organiser l’horreur de la Shoah, ont douché pour beaucoup de gens les espoirs d’une science porteuse en elle-même de bien-être. L’invention de la bombe atomique et son utilsation en 1945 est un symbole assez marquant de ce basculement. Le tout aggravé par le cynisme de certains milieux, comme cette Une du Monde du 8 août 1945 “Une révolution scientifique : les Américains lancent leur première bombe atomique sur le Japon”.

LeMonde-Bombe

La course aux armements pendant la guerre froide et l’équilibre de la terreur ont continué à pousser dans ce sens. Cependant il reste assez évident pour le plus grand nombre que “la science” (tout comme les machettes) peuvent être utilisées pour le meilleur comme le pire, et que les violences humaines sont avant tout une question politique et sociale. Après tout la science continuait à faire largement rêver par ailleurs, même au coeur de la guerre froide, ne serait-ce qu’avec les débuts de la conquête spatiale…

Mais la prise de conscience progressive des dégâts massifs causés aux écosystèmes a ajouté une nouvelle source de critiques des sciences et techniques. Les façons d’intégrer ces nouvelles données ont bien sur été diverses (mais globalement elles ont été mieux reçues à gauche). Mais à partir des années 1970 tout un discours de “retour à la nature” (celle-ci étant fortement mythifiée) émerge, avec une frange allant jusqu’à développer un discours spiritualiste (“Gaïa se venge”…).

Les marxistes, par leurs affinités matérialistes, ont une résistance plus grande aux façons les plus mystiques de comprendre les problèmes écologiques. Mais l’effondrement des dictatures staliniennes ont provoqué une accélération du discrédit des idées communistes, et par contrecoup l’extrême gauche et l’influence du marxisme en son sein ont beaucoup décliné.

Par ailleurs cette dynamique a travaillé le mouvement marxiste de l’intérieur et à ses franges, avec des remises en question de plus en plus profondes. Il ne s’agit pas de dire que toute remise en question est une dérive négative, que le marxisme serait un bloc achevé, qu’il n’y aurait pas toutes sortes de critiques (notamment écologistes, féministes, antiracistes…) à faire aux marxistes classiques… On trouvera au contraire sur ce blog du « déviationnisme » assumé.

Mais une des caractéristiques de ce qu’on peut appeler le post-modernisme, c’est de nourir un relativisme prononcé contre toute prétention à des “vérités”. Cela ne touche pas que le marxisme, mais aussi fortement les sciences. Des critiques tout à fait légitimes ont été développées sur les biais des scientifiques : leurs préjugés de classe, leurs préjugés sexistes ou racistes du fait qu’ils soient majoritairement des hommes blancs, etc. Mais bien souvent le courant relativiste est allé trop loin, jusqu’à réduire la science à “un discours comme un autre”, et jusqu’à faire des contorsions pour prouver que même les “faits” ne sont que des constructions sociales. On peut citer par exemple les élucubrations de Bruno Latour qui soutient que la théorie de Pasteur sur les microbes l’a emporté sur les autres essentiellement parce qu’il était habile pour diffuser son influence, et cela n’aurait rien à voir avec ses résultats positifs en médecine…10

Chez les écologistes (à l’origine, d’ailleurs, principalement dans son ultra-gauche…), un courant “anti-industriel” s’est développé (voire “anti-civilisation”). En gros, face à la critique marxiste écologiste qui se centre sur la déformation et l’utilisation capitaliste des forces productives, ce courant s’est centré sur les forces productives elles-mêmes. Souvent en commençant par dire que “les forces productives ne sont pas neutres”, puis “les forces productives, la consommation, le quotidien, sont entièrement façonnées par le capitalisme”, puis “il faut sortir de la techno-science qui est le mal”. On retrouve dans ce milieu une prétention à avoir dépassé le “réductionnisme” des marxistes, alors qu’il s’agit plutôt d’une régression en deça du marxisme, vers une forme de néo-luddisme. Le pensée de quelqu’un comme Jacques Ellul, pourtant imprégné de marxisme, reflète assez bien l’évolution de pans entiers du gauchisme : pour lui, le “système technicien” est “le problème”, plus fondamental que le capitalisme.

Singer-Scientisme

Dessin de Andy Singer, ardent critique de “la société moderne” (souvent repris dans le journal La décroissance)

S’adaptant à cette dérive, de nombreux marxistes ont embrassé les thèmes relativistes. Aujourd’hui la plupart réduisent volontiers des disciplines comme l’économie à de pures idéologies. Sans forcément se rendre compte que cela signifie aussi renoncer à toute lutte pour défendre l’économie marxiste comme étant un meilleur paradigme scientifique. Une bonne partie entretiennent aussi une suspicion permanente sur les résultats généralement admis par la majorité des scientifiques, au nom du fait que les lobbies pourraient “faire dire ce qu’ils veulent aux chiffres”. Sans forcément se rendre compte à quel point leur attitude est à géométrie variable, par exemple lorsqu’il s’agit de s’appuyer sur la légitimité scientifique du réchauffement climatique.

Et bien sûr, presque tous les marxistes ont abandonné toute prétention à un “socialisme scientifique”, et nombreux sont les écrits qui répudient le “scientisme” de Marx et Engels (ou “surtout d’Engels”…).

Le scientisme aujourd’hui…

Pour résister à ce relativisme ambiant, il est important de savoir nommer le scientisme dans les formes qu’il prend aujourd’hui, d’en reconnaître les aspects contradictoires (progressistes, conservateurs et réactionnaires), et de proposer un paradigme matérialiste (marxiste) qui se présente non pas comme “anti-science”, mais comme un dépassement de ces contradictions.

Le scientisme, ça peut être une façon de poser le diagnostic de la société qui met en accusation la “bêtise” des gens, qui ne seraient pas assez instruits en sciences pour prendre les bonnes décisions. Par exemple ce visuel du site Trust my science :

TrustMyScience1

Ce que véhicule cette image, c’est du mépris de classe, et du sexisme. Cet autre visuel est moins méprisant, mais véhicule la même illusion : celle suivant laquelle les politiciens prennent de “mauvaises décisions” parce qu’ils ne sont pas issus de cursus scientifiques…Cela montre surtout un manque de compréhension des réalités sociologiques et économiques qui expliquent pourquoi le monde politique se reproduit ainsi et pas autrement.

TrustMyScience2

Plus généralement on retrouve souvent l’idée suivante dans les milieux zététiciens : “Les scientifiques s’occupent des faits, s’il y a des problèmes ce sont les politiques ou les entreprises”. Il s’agit de scientisme dans la mesure où ce dualisme exagéré fait comme si les scientifiques étaient de purs générateurs de science, sans biais.

Toujours au niveau des diagnostics, l’interprétation monocausale selon laquelle la diminution des emplois est due à la robotisation et à l’IA est un biais scientiste, qui ne permet pas de comprendre pourquoi à certaines périodes le chômage a pu diminuer. Il faut faire intervenir d’autres disciplines comme l’économie (capitaliste) pour avoir un tableau plus complet.

Le scientisme, cela peut être aussi une attitude d’enthousiasme sans limite pour l’ingénierie du climat, malgré les énormes risques à intervenir avec nos maigres connaissances sur l’écosystème global (nous n’en avons qu’un ce qui limite un peu nos capacités à faire des expériences avant de décider….). Mais c’est justement le fait que l’écologisme marxiste soit inaudible qui favorise la fausse alternative, soit “fuite en avant technologique sans précaution”, soit “abandon des technologies pour baisser le niveau de vie”. Dans les deux cas c’est le mode de production (les dégâts spécifiques de la concurrence pour le profit) qui n’est pas questionné.

On peut trouver toutes sortes de courants plus ou moins éclectiques qui proposent de changer le monde grâce à une rationalisation technique du monde. Par exemple les gens autour du Venus Project et du Mouvement Zeitgeist. Ou encore des capitalistes comme Elon Musk qui semblent réellement croire (et faire croire) que des investissements plus futuristes que la moyenne vont subvertir le “vieux capitalisme” (alors que lui même reproduit dans ses usines l’exploitation et la répression anti-syndicale). L’entrepreneur/scientifique/transhumaniste Peter Diamandis va jusqu’à écrire :

« Je crois que nous nous dirigeons vers un monde que j’appelle “socialisme technologique”. Où la technologie – pas le gouvernement ou l’Etat – va prendre en charge nos besoins. La technologie nous apportera la sécurité sociale gratuitement. La meilleure éducation du monde – gratuitement. »11

De façon plus diffuse on peut trouver des illusions de subversion dans les mouvements “hacktiviste” ou “maker”, en particulier l’idée que la technique va “casser” la concentration des moyens de production et les distribuer largement (via les ordinateurs personnels, les imprimantes 3D, etc.).

…et l’enjeu d’un parti révolutionnaire

Il ne manque pas de gens pour critiquer le “solutionnisme technologique” (Evgueny Morozov) de ces courants. Il y a deux types de problèmes dans ces critiques : les tendances technophobes, et les tendances à faire des critiques d’un point de vue social-réformiste.

Ces deux aspects n’ont a priori pas de rapport entre eux, mais ils peuvent s’alimenter. Par exemple, un des réflexes des gens “de gauche” aujourd’hui, c’est de déplorer que les machines ou l’IA détruisent des emplois. Pour les réformistes, qui n’envisagent pas un instant de retirer aux patrons le pouvoir d’embaucher / licencier, l’idée de “freiner” l’automatisation vient assez logiquement, favorisant donc la technophobie.

Symétriquement, la technophobie empêche de répondre concrètement aux questions politiques d’aujourd’hui. Car si l’on a l’impression de résister à un vague “monde moderne techno-capitaliste”, on est dans le brouillard, dans une posture impuissante. On en vient à s’opposer aux innovations sans démarche rationnelle, à prôner sans discernement le “c’était mieux avant”, et finalement à reprendre les chimères petite-bourgeoises (artisanat et paysannerie contre l’industrie…).

La perspective communiste, c’est au contraire le dépassement “par le haut” du capitalisme, c’est-à-dire une façon meilleure (pour le libre développement de chacun·e et de tou·te·s) d’utiliser les forces productives.

Croire que le progrès technique engendre en lui-même le progrès social est une illusion scientiste. Mais le curseur s’est tellement déplacé dans le sens de la technophobie, que même les milieux marxistes se limitent, au mieux, à l’indifférence aux progrès des sciences et des techniques.

Par conséquent, ceux qui insistent sur le potentiel émancipateur et subversif du progrès techologique sont aussitôt vus comme scientistes, sinon comme de zélés pro-capitalistes. C’est l’accusation par exemple lancée contre les “accélérationnistes”. Pourtant, l’accélérationnisme ne fait que revenir à la vision plus “techno-progressiste” du marxisme originel, et il prend bien soin de préciser : « Ne croyons jamais que la technologie suffira à nous sauver. Elle est certes nécessaire, mais jamais suffisante en l’absence d’action sociopolitique. »12

Il est grand temps que les marxistes révolutionnaires rééquilibrent leur positionnement vis-à-vis des courants technophiles. Les aspirations progressistes très présentes parmi ces courants (et parmi les scientifiques eux-mêmes) doivent être reconnues. La critique du scientisme doit être faite non pas d’un point de vue réformiste-passéiste, mais d’un point de vue révolutionnaire-futuriste. Il nous manque aujourd’hui cruellement une force politique portant un programme communiste développé, décliné dans tous les secteurs de la vie quotidienne. Cela ne peut se faire que si l’on est tourné vers l’avenir.


1 Cf. par exemple : La Théière Cosmique, Scientisme et promotion des sciences, août 2018

2 Ce qui ne veut pas dire que l’ensemble des courants religieux formeraient désormais un bloc réactionnaire face aux courants “pro-science”. Il ne s’agit que d’une tendance, qui est contre-balancée dans bien des cas par les situations locales et les expériences vécues.

3 Tout comme les discours religieux portés par les clergés ont toujours été biaisés par leurs intérêts de classe, par rapport à un discours religieux porté par des courants prônant l’égalité universelle.

5 Marx-Engels, correspondance, Éditions sociales, Paris 1975-1981, lettres du 20 février 1866, tome VIII, p. 219, et du 12 novembre 1858, tome V, p. 234

7 Lénine, Rapport sur le programme du parti, VIII° Congrès du P.C.(b)R., 19 mars 1919, Œuvres complètes, tome 29, p. 163-164

8 J.B.S Haldane, Dédale ou la science de l’avenir, 1923

10 Plus généralement sur le relativisme contemporain type Bruno Latour, on peut recommander le livre De l’atome imaginé à l’atome découvert.

11 Peter H. Diamandis, The Future is Better Than You Think, 2012

 

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