Agriculture paysanne ou communiste ?

L’agriculture actuelle, comme la plupart des secteurs de l’économie capitaliste, est source de graves déséquilibres écologiques. Mais la plupart des militant-e-s de gauche tendent à épouser toutes les critiques de “l’agriculture productiviste et industrielle”, pour y opposer “l’agriculture paysanne” (comme Mélenchon). C’est aussi la ligne largement reprise à l’extrême gauche (au NPA en particulier, LO ne semble pas employer ces termes). Cela pose pourtant un certain nombre de problèmes politiques.

D’une agriculture paysanne à un secteur industriel

Dans toutes les sociétés pré-capitalistes depuis l’invention de l’agriculture, l’immense majorité de la population était paysanne. L’agriculture était la base de la production, et elle était peu productive1. Beaucoup de ruraux étaient nécessaires pour une infime part d’urbains. Les villes étaient les lieux du pouvoir et des exploiteurs, car les sociétés agricoles/sédentaires sont vite devenues des sociétés de classe. Mais les villes sont aussi le lieu privilégié des échanges culturels, techniques, idéologiques… les nœuds dans lesquels l’histoire se joue. Bien sûr il y a eu aussi de puissantes révoltes paysannes, mais elles ne peuvent déboucher que sur un changement du pouvoir… dans les villes.

Une des particularités les plus flagrantes du développement capitaliste est d’avoir irréversiblement transformé cette base économique, et de continuer à le faire. Le nombre de personnes employées dans le travail agricole a chuté drastiquement, en parallèle de la croissance des villes. L’industrie a dépassé l’agriculture comme premier secteur générateur de plus-value dès 1825 en Angleterre, bien avant que la population rurale tombe en dessous des 50% (au début du 20e siècle). Dans les pays capitalistes, l’agriculture intensive devient toujours plus une branche économique comme une autre (4% des actifs travaillent dans l’agriculture, 3% dans l’éducation, 6% dans la santé…).

Retour à une agriculture paysanne ?

Un certain nombre de mouvements se revendiquent d’une agriculture paysanne (Via Campesina, la Confédération paysanne, les Associations pour le Maintien d’une Agriculture Paysanne…). En France, ce mouvement a une image positive bien au delà du monde agricole, dans l’opinion et quel que soit le bord politique (mais bien évidemment, pour les principaux partis de gouvernement, c’est une hypocrisie puisqu’ils ne dirigent qu’en fonction des intérêts des gros exploitants de la FNSEA).

Beaucoup d’anticapitalistes au NPA n’hésitent pas à se dire pour une agriculture paysanne. Les définitions sont sans doute variables, mais citons par exemple les “10 principes de l’agriculture paysanne en France” : si certains sont des bonnes intentions qui font consensus, d’autres soulignent en fait un mode d’organisation qui peut se discuter :

  • Principe no 1 : répartir les volumes de production afin de permettre au plus grand nombre d’accéder au métier et d’en vivre.
  • Principe no 7 : viser le maximum d’autonomie dans le fonctionnement des exploitations.

Le principe n°1, de répartition, est basé sur une sorte d’utopie de petits paysans, fonctionnant dans le cadre du marché, mais s’auto-limitant (avec un peu de régulation étatique) pour ne pas aller vers de la “concentration”. Puisque “L’industrialisation et la concentration des exploitations qui l’accompagne font produire toujours plus avec de moins en moins d’actifs”, il faudrait au contraire répartir la production en unités plus petites et moins productives, pour “permettre l’accès au métier au plus grand nombre”.2

Mais avec cette logique, pourquoi ne pas dire par exemple “revenons à l’artisanat pour créer plus d’emploi que l’industrie” ? Ce sont des discours que l’on peut entendre ici ou là, mais en général les militant-e-s qui se basent sur le marxisme considèrent, à raison, que :

  • a priori la productivité est bénéfique pour augmenter le temps libre,
  • les petites unités appartiennent au passé car moins productives,
  • les petites unités sont fortement liées au marché, qui est leur “lien”,
  • les grandes unités héritées du capitalisme permettront une gestion collectivisée.

En bref, on peut instaurer une assemblée des ouvriers (agricoles) pour gérer démocratiquement une usine (une exploitation agricole), dans un contexte d’abondance relative, mais on ne peut pas gérer démocratiquement le marché, dans un contexte de précarité. Et de façon plus théorique : les exploitations agricoles sont des moyens de production comme les autres, à socialiser !

Précisons qu’il y a un seuil important entre “agriculture paysanne” (familiale, appartenant à un privé), et agriculture socialisée. La taille plus ou moins grande des exploitations socialisées, elle, est un autre débat (notamment écologique).

Le principe n°7, d’autonomie, est défini comme “l’autonomie du paysan” (libre de gérer sa parcelle comme il l’entend). On peut et on doit défendre la portée progressiste de cette revendication face à la domination des semenciers, des grandes surfaces et autres capitalistes. Mais là encore on retrouve implicitement l’idéal petit-bourgeois d’une cellule de base de la société centrée sur la famille (même si la charte repousse l’idée d’autarcie et parle de “coopération”). La logique est assez différente de celle du travail d’un-e ouvrier-ère, qui est d’emblée interdépendant de ses autres collègues / camarades.

Ce n’est pas possible

Par ailleurs, il faut souligner que cette question est impossible à réfléchir au niveau purement sectoriel. La révolution industrielle dans l’agriculture a transformé l’ensemble de la société (exode rural, formation d’un prolétariat…). Dans un pays comme la France d’aujourd’hui, le haut niveau de production alimentaire repose essentiellement sur une minorité d’agro-industries, et l’ensemble des autres domaines de l’industrie ou des services repose sur l’énorme libération de tâches agricoles permise par l’industrialisation de l’agriculture. On ne peut pas imaginer une “répartition” de l’agro-industrie vers des millions de fermes familiales sans voir l’incompatibilité avec l’ensemble de la “société industrielle”. Sur ce point, on peut tomber d’accord avec certains objecteurs de croissance, qui de leur côté sont cohérent-e-s, en étant pour la fin de l’industrie.

Mais cette perspective n’a aucune chance de se réaliser. On ne peut pas sérieusement imaginer que l’humanité décide de revenir sur l’explosion de productivité qu’elle a connu depuis l’ère industrielle. Jamais un mouvement ne développera une base sociale suffisante. Des courants minoritaires prônant des idéologies de toutes sortes ont toujours existé, mais leurs possibilités de devenir hégémoniques ou leur disparition sont conditionnées par des facteurs objectifs. Et la position anti-industrielle est objectivement une impasse.

Ce n’est pas souhaitable

Justement parce que ce n’est pas possible, toute tentative concrète de revenir à une agriculture paysanne généralisée serait forcément peu séduisante. Les mots sont importants : une agriculture paysanne généralisée. De nos jours on trouve quelques personnes qui se réinstallent à la campagne pour cultiver une production autosuffisante ou pour un marché de niche. Et il ne s’agit pas ici de juger ces envies. Mais on parle d’autre chose s’il s’agit de changer le mode de production, donc de changer les circuits d’alimentation de l’immense majorité de la population. Si l’on essaie de projeter concrètement les schémas de certain-e-s camarades, il faudrait :

  • un mouvement massif de personnes acceptant de se réinstaller sur une ferme,
  • acceptant d’y rester durablement, car une culture demande un fort suivi, surtout si elle est très peu mécanisée et basée sur une maîtrise complexe des différents prédateurs pour éviter les pesticides,
  • acceptant donc, soit un mode de vie fondé sur la famille, soit (comme le proposent d’autres), sur des petites communautés (alors que dans la pratique, qu’on aime ou non cette vie, elle n’a pas la stabilité qui correspond à une agriculture paysanne)
  • Et globalement il faudrait faire le choix d’augmenter la quantité de travail nécessaire, non seulement pour plus de travail agricole, mais aussi pour une chaîne d’approvisionnement plus complexe (plus de personnes mobilisées dans des transports de petites quantités, dans la recherche de paysans fournisseurs de quantités suffisantes et d’une production assez harmonisée pour les industries agro-alimentaires ou les (super)marchés…).

Si nous parvenons à une démocratie socialiste, ces questions seront nécessairement posées dans les organes de décision. Les rêveries qui ne correspondent pas à des perspectives possibles seront écartées par la force des choses.

Par ailleurs l’épanouissement du temps libre et la désaliénation du travail industriel diminueront l’image négative attachée à l’industrie en régime capitaliste. Au contraire, nous aimerons changer de métiers, connaître comment fonctionne l’industrie du papier, celle du chocolat, prendre une longue pause, reprendre des études pour participer à l’industrie de l’électronique, etc. L’industrie agricole sera un de ces secteurs, dans lequel on pourra passer une partie de sa vie si on le souhaite, élaborer avec les autres les meilleures méthodes agricoles, en tester différentes, innover… se lasser et changer d’occupation. Car le nombre plus élevé de travailleurs-ses permet de concilier un turnover important avec la continuité de l’activité. Contrairement au schéma de cellules paysannes isolées, qui demandent une “vocation” souvent exclusive, le schéma des grandes exploitations socialisées permet une plus grande liberté sociale, et une plus grande circulation des personnes d’un “poste” à un autre au sein de la société.

Enfin, on doit aussi rappeler que contrairement aux représentations bucoliques, la structure paysanne millénaire n’est pas un havre de paix, mais une structure patriarcale. L’industrialisation a généré une vie urbaine qui permet au moins partiellement de lutter collectivement, même si l’individualisme libéral domine tant que la bourgeoisie domine. Il n’y a qu’une lutte vers l’avenir à mener, pas de refuge dans le passé.

Le productivisme et les dégâts capitalistes

Arrivé à ce paragraphe, une bonne partie des lecteurs/trices vont s’imaginer que cet article est écrit par un lobby anti-écologiste. Défendre de grandes exploitations serait forcément être inconscient-e des gros problèmes de l’agriculture actuelle. Pourtant, on peut tout à fait imaginer une agriculture socialiste soutenable, d’un bon niveau de productivité mais écologiquement durable (pour de vrai).

L’agriculture capitaliste est structurellement productiviste, dans le sens où chaque agro-capitaliste est incité à augmenter à tout prix la production. La hausse de la productivité n’est pas négative en elle-même, au contraire. Il faut rappeler que pendant longtemps (malgré une population employée à 90%), la production agricole suffisait tout juste. Il suffisait d’une mauvaise récolte pour engendrer des famines. Aujourd’hui ce n’est plus le problème. Depuis le 20e siècle, les cas de famines sont avant tout dus aux conséquences de l’impérialisme capitaliste, directement ou indirectement. Il n’y a plus aucune difficulté technique pour que l’humanité puisse manger à sa faim. Les arguments de certaines entreprises qui veulent vendre des innovations pour “nourrir la planète” sont donc totalement hypocrites : les techniques du début du 20e siècle suffisent largement, et par ailleurs ce ne sont pas aux pays dominants de “distribuer de la nourriture” au Tiers-Monde (comme si c’était leur intention), mais d’abord et avant tout de cesser de les ruiner (avec notamment les exportations massives, plus productives et en plus subventionnées, qui ruinent les paysans/éleveurs).

Non seulement les capitalistes de l’agriculture se moquent des besoins des populations, mais la course à la rentabilité les a fait accélérer les innovations sans vision de long terme, sans principe de précaution, et sans souci des équilibres écologiques. Avec du recul, on peut dresser le tableau suivant, avec les problèmes écologiques qui ont émergé de l’agriculture capitaliste, et les pistes envisageables. Ce ne sont pas des pistes purement techniques (ce qui serait du scientisme), mais ce ne sont pas des “retour à un bon sens paysan” mythifié.

 

Appauvrissement des sols et dépendance aux engrais : Produire seulement avec le rythme de régénération des sols est peu efficace. L’utilisation de fumier comme engrais naturel en Angleterre dès le 16e siècle a permis un léger décollage des rendements.3 Mais ceux-ci ont surtout explosé au 20e siècle avec les engrais naturels minéraux (guano, phosphate…) et les engrais de synthèse. L’excès d’engrais pose des problèmes d’eutrophisation et de pollution des nappes.

La conjonction de l’intensification avec plusieurs techniques (labourage profond, pesticides) a eu pour effet secondaire l’appauvrissement des sols agricoles. En ayant pour effet de tuer une grande partie des organismes qui les peuplaient (en particulier les vers de terre qui aèrent le sol en creusant des galeries), cela réduit la régénération naturelle des sols, accentuant la dépendance aux engrais.

L’érosion des sols : Différents facteurs peuvent accentuer l’érosion des sols (des sillons dans le sens de la pente, de vastes monocultures sans séparations par des bocages…). C’est aujourd’hui on problème majeur dans de nombreuses régions, où le sol rocheux se retrouvé “dénudé”, donc non cultivable. (Le rythme de formation de sol meuble par érosion de la roche est très lent, donc à notre échelle de temps, l’érosion est irréversible.)

La rotation des cultures avec jachère permet de régénérer les sols. Mais à l’échelle d’une exploitation, elle est moins rentable que la monoculture sous perfusion d’engrais. De plus le marché tend à évincer celle des cultures qui rapporte le moins, favorisant la monoculture. Une planification hors de la logique de profit permettrait de sortir des monocultures, d’utiliser des TCS… tout en organisant des rotations de culture sur des parcelles relativement grandes.

Des engrais resteront nécessaires, car l’agriculture par définition extrait des nutriments du sol, qu’il faut lui restituer d’une façon ou d’une autre4. Mais il faudra privilégier les engrais consommant les moins d’énergie fossile (car aujourd’hui 50% de l’énergie fossile utilisée dans en agriculture sert à la fabrication d’engrais). La solution la plus radicale consisterait à généraliser l’engrais humain (excréments et humusation des morts) dont nous avons artificiellement brisé le retour à la terre. Et le fait d’organiser cela de façon socialisée résout des problèmes qui se posent dans une vision purement locale. Nos corps peuvent être porteurs de maladies, et il est risqué de réutiliser sans précaution ses excréments (ou le corps de papi) dans son potager. En revanche, nos stations d’épuration font déjà du contrôle et de la dépollution, qu’il s’agirait de perfectionner.

Excès de pesticides : Les cultures ont toujours été exposées à des nuisibles. En leur offrant des quantités concentrées de nourriture à un endroit donné, cela a tendance à les favoriser, et c’était inévitable (leur prolifération n’est donc pas plus “naturelle” que l’agriculture). Leurs ravages ont souvent causé des famines, et on ne doit pas l’oublier pour comprendre l’essor des produits utilisés contre eux : les pesticides.

Cependant il est clair que la puissance de la chimie de synthèse depuis les années 1950 a conduit à une surutilisation de pesticides (beaucoup moins chers) et à plusieurs effets pervers. Les industriels ont évidemment une puissance de lobbying énorme pour exagérer la nécessité de leurs produits, et pour minimiser les risques malgré les contrôles réglementaires. Du côté des agriculteurs, la tentation est grande de surdoser pour éradiquer toute menace de court terme, au mépris des risques de plus long terme.

L’agriculture biologique a le mérite d’explorer une autre piste que les pesticides, celle de la lutte biologique (utiliser des prédateurs contre les nuisibles, associer des plantes capables de se protéger mutuellement…). Ce n’est cependant pas une méthode miracle et inoffensive. Des espèces peuvent devenir invasives, peuvent s’en prendre à des cibles non prévues (des vers utilisés en bio peuvent entraîner une mortalité des abeilles par exemple). L’agriculture bio utilise donc des pesticides.

La “lutte intégrée” est un principe qui vise à limiter l’usage de pesticides (sans se les interdire), à utiliser la lutte biologique, et à surveiller plus attentivement les cultures pour réagir de façon ciblée. C’est ce pragmatisme qu’il faudrait généraliser, en le libérant du carcan capitaliste.

Plusieurs études montrent que la quantité de pesticides peut être largement réduite, avec un même rendement, à condition de changer d’habitudes (semis plus tardifs, moins denses, mélange de variétés…). Dans le cadre capitaliste, les agriculteurs n’y sont pas incités. Cela devrait au contraire être une priorité du socialisme.

Dépendance aux énergies fossiles pour les transports. Le développement des transports a eu de nombreux effets positifs. Certaines régions sont plus favorables aux céréales, d’autre à l’élevage, etc, et il n’est pas absurde d’avoir un certain niveau de spécialisation des terres. Au Moyen-Âge on pouvait avoir une famine dans une région et une bonne récolte dans une autre, mais les transports manquaient. En revanche, le processus de division internationale du travail est allé trop loin aujourd’hui, parce qu’il ne suit qu’une logique d’optimisation du profit. On peut ainsi avoir plusieurs traversées d’océans “inutiles” (soja importé du Brésil pour nourrir des bœufs en France qui peuvent ensuite être exportés aux Etats-Unis, en Guyane…). Une relocalisation partielle est nécessaire, pour se limiter à des transports sur des distances raisonnables, par train…
Perte de biodiversité : Par définition, une terre cultivée est une terre où il y a moins de biodiversité, car on veut y faire pousser un type de plante et pas d’autres. S’y ajoute la chasse aux nuisibles. Sur une parcelle en agriculture intensive, la biodiversité est encore plus faible que sur une parcelle paysanne. La lutte biologique / intégrée est une piste pour maintenir les nuisibles à un niveau supportable sans les éradiquer.

Cependant il faut rappeler que l’intensification permet aussi de diminuer la surface cultivée, et donc d’augmenter les surfaces laissées “libres” pour la biodiversité. En France, c’est notamment ce qui explique que la forêt a regagné du terrain ces dernières décennies (et c’est l’agriculture paysanne du Moyen-Âge qui avait causé la déforestation).

Sur-consommation d’eau : L’agriculture consomme près de 70% de l’eau.

En France la moitié de l’eau est utilisée pour l’irrigation du maïs, qui sert surtout à nourrir le bétail (13 000 L d’eau pour produire 1 kg de bœuf).

Le gaspillage d’eau peut être nettement diminué par des méthodes d’irrigation plus sophistiquées et plus économes. Le faible coût de l’eau n’incite pas beaucoup les capitalistes. Par ailleurs différentes solutions plus ou moins techniques existent pour que les sols retiennent mieux l’eau au lieu de la laisser ruisseler. Utiliser directement l’eau de mer peut-être.

L’encouragement à manger moins de viande fait aussi partie de la solution.

Sur-concentrations dans les élevages : la recherche du rendement maximal conduit à des pratiques qui nuisent à l’environnement, à la santé et au bien être animal : animaux entassés, qui ne bougent plus, sujets aux contagions, gavés d’antibiotiques… Les vaches qui ne pâturent pas produisent plus de méthane et un lait de moins bonne qualité. En sortant de la concurrence pour le profit, il est tout à fait possible d’assumer une baisse de rendement en augmentant l’espace pour les animaux, en limitant le nombre d’animaux sur un même élevage, en fixant des normes, etc. Et là encore il n’est pas interdit de remettre en question notre consommation de viande.
Scandales dans l’agroalimentaire : mauvaise hygiène dans les usines, mauvais traitement dans les abattoirs… Ces scandales existent depuis que l’agroalimentaire capitaliste existent.5 Mais rien n’interdit de penser à une industrie agroalimentaire socialiste. La réglementation et les contrôles, malgré leurs limites, montrent que rien n’est fatal6. Par ailleurs, on peut aujourd’hui concevoir un risque alimentaire quasi nul, alors qu’autrefois on souffrait de nombreuses carences (pellagre, scorbut, crétinisme par manque d’iode…) et intoxications (botulisme suite à de mauvaises salaisons, listériose dans des charcuteries ou fromage “maison”…) sans même les comprendre.

Socialisation de l’agriculture, et mesures transitoires

Cette contribution vise à réaffirmer la perspective communiste d’une socialisation de l’agriculture, et de montrer qu’elle est compatible avec un nouvel équilibre écologique. Cela ne veut pas dire que cette perspective doit être défendue n’importe comment dans le militantisme. D’une part, le mouvement ouvrier doit évidemment apporter des réponses immédiates aux problèmes des petits paysans actuellement en difficulté (comme aux problèmes des secteurs petit-bourgeois en général). Marx et Engels évoquaient déjà ces mesures transitoires, et les bolchéviks ont essayé de les mettre en pratique en 1917 (partage des terres des nobles, pas d’obligation mais incitations à collectiviser les terres…). Ces problèmes concrets se posent bien sûr différemment selon les pays : dans la Chine d’aujourd’hui la question paysanne concerne encore la moitié de la population, dans les vieux pays impérialistes il reste “peu” de petits-paysans7 mais ils sont en réelle difficulté (la plupart sont au bord de la ruine, en France il y a trois fois plus de suicides chez les agriculteurs que dans le reste de la population).

C’est pour cela que le NPA propose de fixer des prix plancher à la production, défend la socialisation des banques pour pouvoir offrir des prêts qui sont actuellement refusés, et propose un revenu garanti pour chaque actif agricole (indépendamment des aléas de la production et des marchés). Il s’agit de permettre à celles et ceux qui ont toujours vécu d’une certaine façon de ne pas être entraîné dans la ruine par les lois de la concurrence. Mais d’une façon ou d’une autre, les aides que fournira la société socialiste seront des sortes de subventions issues du reste de l’économie (et de l’agriculture), plus performante parce que bénéficiant d’importantes économies d’échelles. Il est probable que les divers avantages des exploitations socialisées, évoqués plus haut, conduisent après la révolution à une diminution progressive des exploitations de type “ferme individuelle”. Mais cela n’aurait rien à voir avec l’élimination violente et non choisie qui a lieu sous le capitalisme.

 

Agriculture écologique ≠ agriculture biologique

On entend souvent dire que “l’agriculture biologique se passe d’engrais chimiques et de pesticides chimiques”. Elle réalité elle refuse les engrais et les pesticides “de synthèse” (tout est chimique, même la biologie). Ce n’est pas jouer sur les mots, c’est pointer le fait qu’il n’y a pas forcément de justification rationnelle dans les critères du bio.8

L’agriculture bio utilise des pesticides dit “naturels”. Dans certains cas ce sont pourtant des produits de synthèse, comme la bouillie bordelaise qui est admise dans la bio… Mais même dans le cas où ce sont des substances issues de plantes ou d’insectes, cela ne veut absolument pas dire que c’est sans danger. Les pesticides sont des substances qui par définition sont toxiques sur le vivant. Qu’ils soient naturels ou de synthèse, il y a des doses à respecter, des précautions à prendre, et certains peuvent être trop dangereux donc interdits. C’est aussi le cas d’un pesticide bio comme la roténone. Le mérite du bio, c’est d’avoir réactivé les recherches sur les méthodes de lutte biologique (utilisation d’insectes prédateurs, etc.), ce qui permet de réduire à la sources la consommation de pesticide. Mais la lutte intégrée permet aussi d’utiliser ces méthodes. Par ailleurs la vie n’est pas rose dans la bio, par exemple l’utilisation des pyréthrines (pesticides bio) tue aussi les insectes utiles comme les coccinelles qui sont utilisées en lutte biologique…

Sur la photo suivante, le pesticide utilisé est « bio » (issu d’huile de soja). On voit que bio ou pas, les utilisateurs doivent utiliser des protections parce que le produit comporte des risques. (L’ironie est que le Monde a utilisé cette photo pour faire peur, en mettant en légende : « un technicien prépare les produits chimiques »).

Les engrais “naturels” ou “synthétisés” sont faits des mêmes éléments dont les cultures ont besoin (azote, phosphore, potassium). Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les engrais de synthèse (minéraux) engendrent moins de risques pour la santé humaine que les engrais organiques potentiellement infectieux (pourtant “naturels”). Et pour autant, il est important d’utiliser davantage les engrais organiques, pour des raisons écologiques (augmentation du recyclage et diminution de la consommation d’énergies fossiles).

 “Agriculture bio plus rentable ?”

On entend souvent certaines affirmations comme “En vérité le bio est plus rentable que le conventionnel” voire “L’agriculture paysanne pourrait largement nourrir toute la Terre”.

Il y a souvent un flou sur les critères dont on parle, notamment le rendement agricole (quantité récoltée par hectare) ou la rentabilité (qui dépend du rendement agricole mais aussi du “coût du travail”, qui dépend lui même des salaires et du temps de travail). Rentabilité plus faible signifie aussi prix plus élevé. Dans la société actuelle, cela implique que la bio tend à rester cantonnée à des marchés de niche, pour une clientèle plus favorisée.

En terme de rendement agricole, la plupart des études concluent que l’agriculture bio est moins performante que l’agriculture conventionnelle, mais il est fort possible qu’il y ait des biais, et que la bio puisse avoir un meilleur rendement sous certaines conditions (notamment ailleurs qu’en Europe). En revanche ce qui est clair, c’est que la bio demande beaucoup plus de temps de travail, et donc a une rentabilité très inférieure. Souvent l’argument typiquement réformiste que cela “créerait des emplois” n’est pas loin.

De notre point de vue la rentabilité n’est bien sûr pas l’objectif (on veut des salaires élevés, et on peut choisir d’utiliser les richesses de la société pour assumer des “prix” plus élevés). Mais on ne peut pas être indifférents au temps de travail (donc à la “productivité du travail”). Certains passionnés du bio qui disent que “ça marche” admettent eux-mêmes qu’ils font des heures… bien au delà de ce que la plupart d’entre nous accepterions (par exemple 70h᠎ / semaine).

En revanche même selon l’INRA (que l’on peut suspecter d’être influencé par les lobbies du conventionnel), l’agriculture intégrée serait d’une rentabilité équivalente à celle du conventionnel (légère baisse de rendement, mais rentabilité légèrement meilleure grâce à la baisse de l’énergie et des pesticides utilisés). Mais la rentabilité dépend du cours des produits agricoles et peut vite s’inverser. L’instabilité du marché (et le poids des lobbies des pesticides) dissuade tout investissement sérieux. Cela montre encore une fois que pour s’engager franchement dans une nouvelle agriculture, il ne faut pas attendre infiniment que les investisseurs capitalistes le décident, il faut sortir du capitalisme.

Agriculture raisonnée, agriculture intégrée

En France on parle “d’agriculture raisonnée” pour désigner une démarche de réduction des pesticides et engrais utilisés. Mais ce concept est assez flou, il vise seulement quelques principes généraux (dont une bonne partie ne sont que des points déjà théoriquement imposés, comme “n’utiliser que des produits qui ont des autorisations de mise sur le marché”). Cela permet surtout aux gros exploitants de se voir éco-certifier en comparaison de ceux qui font face à plus de difficultés et qui sont donc poussés par le marché à être moins regardants.

Cela veut dire qu’il y a une certaine hypocrisie à récompenser les capitalistes vainqueurs. Un principe semblable existe dans l’industrie. Plus les normes écologiques sont exigeantes, plus les petits et moyens industriels sont en difficulté. Progressivement, cela favorise la concentration. Le problème dans le cadre du capitalisme, c’est surtout que derrière les “perdants”, il y a des travailleur-se-s, victimes de la concurrence.

Ce qu’il faut dénoncer dans les discours sur l’agriculture raisonnée, ce n’est pas tellement qu’elle serait “mensongère”, mais qu’elle “accompagne” le marché capitaliste (dans les critères “raisonnables” la rentabilité est centrale), et donc est très limitée. Il faudrait un rythme de changement bien plus rapide, avec des investissements massifs, hors des critères de rentabilité économique.

“L’agriculture intégrée” est une tendance plus internationale et un peu mieux définie, même si elle est tout aussi limitée au champ des possibles du capitalisme. Il s’agit de penser à l’échelle de l’écosystème formé par le sol et les cultures, et donc de ne plus voir le sol comme un support passif où déposer des intrants et des semences.

Vers une artificialisation plus radicale ?

Aujourd’hui nous faisons face à des désastres sociaux, mais avons la capacité de nourrir l’ensemble de la planète. Il est donc logique de privilégier les luttes de résistance aux offensives des multinationales des biotechnologies qui veulent imposer des transformations profondes que personne n’a demandé, sans réel principe de précaution, et avec l’argument hypocrite de “nourrir la planète”.

Mais il y a souvent, dans certains discours opposés aux biotechnologies, des oppositions de principe irrationnelles. Par exemple si l’on parvient à avoir l’assurance que des plantes OGM sont inoffensives pour l’environnement et la santé (voire nutritionnellement améliorées), et qu’elles permettent un meilleur rendement et moins de travail, quelle raison aurait on de les interdire ?

De façon plus radicale, il n’est pas impossible que l’agriculture du futur s’affranchisse du sol (hydroponie, aéroponie), car cela peut conduire à d’énormes réductions de la consommation d’eau, d’énergie, d’engrais, de pesticides… Une grande partie de ce qu’on apporte au sol (eau, engrais, pesticides…) se disperse dans les sols (causant à la fois une dilution qui génère une surconsommation et une pollutions des sols, des nappes…). Cela choque généralement les plus farouches partisan-e-s du bio, mais il existe pourtant déjà… de l’aéroponie bio !

Industriel = baisse des valeurs nutritives ?

Des affirmations comme « Une pomme de 1950 équivaut à 100 pommes d’aujourd’hui » tournent beaucoup, parce qu’elles vont dans le sens des préjugés communs. Pourtant, les bilans sérieux ne confirment pas du tout une baisse généralisée de la valeur nutritive des aliments d’aujourd’hui par rapport aux aliments de l’agriculture paysanne.

Industriel = produits sans goût ?

Une autre affirmation répandue est que les produits issus de l’industrie (fruits, légumes, viande…) n’ont quasiment pas de goût en comparaison des « bons produits anciens ». Là encore cela n’est pas fondé sur des comparaisons très sérieuses. Cependant il y a au moins une explication objective à ce ressenti dans certains cas : la récolte des fruits / légumes qui se fait généralement plus tôt qu’avant, pour que les fruits et légumes puissent effectuer des trajets plus longs, passer par des grossistes, sans pourrir avant d’arriver au marché / supermarché. Or un produit cueilli / récolté plus tôt aura souvent moins de goût que s’il avait davantage pu arriver à maturité. Ce problème peut largement être limité sans revenir à une agriculture paysanne, en limitant les transports, en supprimant les intermédiaires marchands (grossistes, négociants…), bref, en planifiant l’économie en dehors des critères de profit.

Il y a d’autres raisons, surprenantes et qui n’étaient absolument pas prévisible à dose de « bon sens » si souvent promu par certain-es. Par exemple, dans le cas des tomates, pendant des décennies, on a favorisé la sélection des variétés qui mûrissent uniformément et qui donc sont belles et bien rouges (sans quoi elles se vendent moins bien). Or, on a découvert que cette sélection favorise l’inactivation de la production de sucres et de lycopènes (responsables du goût de la tomate). Il semble que des biologistes soient en passe de pouvoir faire des manipulations qui permettent des tomates belles ET bonnes.


1 Au Moyen-Âge, le rendement à l’hectare était 15 à 25 fois moins élevé qu’aujourd’hui.
3 Ils étaient alors 2 à 5 fois plus élevés qu’en Europe continentale.
4 Un problème dont on commence à prendre conscience au 19e siècle, y compris Marx.
5 Décrits par exemple dans The Jungle (1906) d’Upton Sinclair.
6 Mais si la France est un des pays où la sécurité est la meilleure, elle détient un record de méfiance.
7 Raison pour laquelle la proposition de réforme agraire de Mélenchon est peu pertinente.
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2 réflexions sur “Agriculture paysanne ou communiste ?

  1. Cet article, très intéressant et visiblement écrit par quelqu’un qui sait de quoi il parle oublie une donnée, à mon avis. C’est que les moyens techniques actuels permettent une déconcentration de la production industrielle . Moi qui suit un béotien, j’ai été très intéressé par les écrits d’André Gorz, Ecologica en particulier, où il démontre, par exemple que les imprimantes 3D permettant de fabriquer à peu près tout, pourraient le faire en petites séries, au plus près de celles et ceux qui ont besoin de ces produits. Idem pour la production d’énergie. Ce qui d’ailleurs reviendrait à un mode de fonctionnement pré-capitaliste pas nécessairement rétrograde. Une éolienne, un petit barrage ou des panneaux solaires locaux multipliés sur tout un continent remplaceraient avantageusement des centrales nucléaires ou éoliennes ou solaires sur des centaines hectares.
    Bref, voilà une intéressante discussion à poursuivre.

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  2. Merci pour le retour, et pour cette remarque intéressante. C’est vrai que je n’ai pas abordé l’impact possible des imprimantes 3D sur une diminution d’échelle de certaines productions. C’est une question qui m’intéresse beaucoup mais je n’ai pas encore d’avis très clair là dessus. C’est vrai que cela pourrait avoir d’énormes avantages logistiques (les transports pourraient être limités à des livraisons de « cartouches ») et l’autonomie locale serait favorisée. Mais a priori, il me semble que cela s’appuierait toujours sur une base « grande industrie », au moins pour l’industrie de fabrication des imprimantes 3D et pour les industries d’extraction/transformation des matières premières (les « cartouches » des imprimantes 3D). On n’esquive donc pas la question de qui dirige cette économie (contrairement à ce que disent certains libéraux qui parlent de dépassement du capitalisme).

    Pour les énergies renouvelables, je suis plus sceptique, parce qu’aujourd’hui de fait les centrales solaires ou les champs de grandes éoliennes ont une efficacité énergétique plus grande que les micro éoliennes et les panneaux sur les maisons individuelles. Multiplier les petites installations, c’est aussi disperser/augmenter le travail de maintenance, le risque de dispersion des polluants (le recyclage de ces appareils est une tâche compliquée et je serais plus rassuré par une centralisation du problème).

    Dans l’agriculture, l’aéroponie (fort rendement) pourrait permettre d’aller vers de petites surfaces directement dans les villes. Donc oui, il n’y a pas de règle mécanique qui irait vers une augmentation continue de la taille des exploitations. Mais cela reste soit « marchand », soit « socialisé ».

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