Contre la mort

La mort, c’est résolument ce que je considère à titre personnel comme la pire chose qui soit. Et je le dis et redis, le seul désir que ça m’inspire, la seule conclusion rationnelle que j’en tire, c’est la quête de l’immortalité sans concession.

Évidemment ce n’est pas « en soi » le fait de ne pas mourir qui a un intérêt, c’est bien en positif tout le contenu que je voudrais mettre dans ma vie. Contenu condamné à être fini = frustration infinie.

Je veux voyager dans tous les pays, jusqu’à ce qu’ils m’évoquent tous quelque chose, qu’il n’y en ait plus d’implicitement secondaire, que toute l’humanité me soit familière.

Je veux goûter tous les plats et tous les desserts, boire tous les alcools, tester toutes les drogues. Je veux voir une à une toutes les maladies éradiquées, je ne veux plus voir des vies brisées juste parce qu’on n’est pas foutus de réparer nos membres ou nos organes. Je veux qu’on arrive à soigner la bipolarité, je ne veux plus que tant de proches soient condamné.es aux médocs à vie.

Cette finitude m’a fait faire des « priorités » de merde. Je voudrais apprendre toutes les langues, je voudrais me remettre aux jeux vidéo ET me mettre au sport, je voudrais (si si) apprendre à cuisiner, à danser… Voir la liste des films ou des livres que je n’aurai jamais le temps de lire s’allonger plus vite que mon espérance de vie, ça me ronge.

Je veux voir la première femme sur Mars. Je veux voir la Terre d’en haut. Je veux tomber amoureux dans un vaisseau spatial. Je veux le frisson de ressentir par moi-même que l’univers est immense, qu’on n’a que l’immensité, et que Dieu n’existe pas.

Je ne veux pas non plus accepter l’idée que vous allez mourir aussi, que tous ceux et toutes celles qu’on aime vont mourir, et que je vais en enterrer une partie. Et même l’idée que si je meurs demain il y a plein de rencontres que je ne ferai pas, des disputes qui ne seront jamais résolues, des tonnes d’absurdités laissées derrière…

Ce que je veux égoïstement je le veux pour l’humanité. Je veux voir le jour où on sortira de la préhistoire, je veux voir le vrai genre humain qui a encore besoin d’un peu de temps pour émerger. Je ne veux pas spécialement vivre la révolution et les durs combats qui seront nécessaires, je veux les jours d’après. Presque tout dans la vie quotidienne me rappelle à la douleur d’être né trop tôt, dans cette société malade.

J’aurais voulu voir la société sans classes, la société où le mot citoyen a un sens, où personne ne doit « gagner sa vie », où personne ne te la vole. J’aurais voulu voir le monde sans frontière, le monde où l’on ne meurt pas de la main de l’homme, le monde où je ne serai pas séparé des trois quarts de l’humanité par des murs et des mers de sang.

J’aimerais tant connaître ce futur rouge et noir, et y vivre si longtemps que je finirais par me débarrasser des tares du passé. Évoluer avec la société, casser jusqu’au bout les rapports de domination, dont les miens. Apprendre à être plus libre et moins aliénant, plus spontané parce que spontanément moins toxique. J’aimerais connaître des relations humaines moins bordéliques. Ou plus bordéliques. Voir de quelle façon on sera polyamoureux.ses en 2100.

Tant de possibles qui sont bloqués par une horloge biologique tyrannique, et rendus encore plus insupportables par les conditions sociales. Travail absurde obligatoire, dépenses innombrables faites pour raccourcir la vie au lieu de l’allonger, inégalités extrêmes qui rendent objectivement indécente cette préoccupation par rapport à celles de tellement de sœurs et frères.

A vrai dire je n’ai pas beaucoup d’espoir à titre individuel. Pas d’impossibilité logique, mais une intuition plutôt mauvaise. Le capitalisme des années 2000 produit trop de forces rétrogrades, la « singularité » me paraît beaucoup moins probable à moyen terme que de futures guerres et guerres civiles. Rogner sur l’absurde temps de sommeil et autres astuces chronophiles dérisoires, tout ça peut bien me rassurer, mais au bout du compte je perdrai la bataille. Et ça, je ne l’accepte toujours pas.

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3 réflexions sur “Contre la mort

  1. Salut,
    Je partage les frustrations liées à la finitude et à toutes ces choses tous ces gens qu’on ne connaîtra jamais. Je suis d’accord et le partage le désir bouillant de vivre tout, sans fin, et l’amertume de savoir que ça n’adviendra jamais.
    Mais je me porte en total désaccord sur ta conclusion implicite, qui sous-entend tout le texte : que ça sera mieux plus tard. Il n’y a pas de plus tard, pas d’autre époque à vivre pour nous que la nôtre. Ton utopie « rouge et noire » égalitaire et polyamoureuse, nous pourrions être nombreux à l’appeler de nos voeux. L’herbe ne sera pas plus verte demain comme elle ne l’était pas hier. L’avenir, c’est maintenant. L’engagement, c’est maintenant. Les choses que tu veux accomplir, « faire de ta vie », les rêves à réaliser les amours multiples que tu veux vivre, c’est maintenant. Attendre une immortalité qui ne viendra de toute façons jamais, c’est un moyen commode de se plaindre qu’on ne t’a pas donné ta chance.
    On ne te la donne pas ? Prend la.

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    • Salut,
      Je ne suis pas sûr de comprendre ton commentaire.
      1/ Soit tu parles des « possibilités objectives ». Dans ce cas je trouve que tu as une vision très pessimiste quand tu dis « L’herbe ne sera pas plus verte demain ». Je suis heureux d’avoir une espérance de vie plus grande et d’avoir plus de libertés que si j’étais né il y a 100 ans. Pourquoi ça ne serait pas mieux plus tard ?
      2/ Si tu parles d’une mentalité qui m’empêcherait de profiter du présent… là je trouve que tu t’avances un peu. Qu’est ce qui te permet de supposer que je ne fais rien au quotidien pour vivre, me faire plaisir ? La frustration que j’évoque est en grande partie intellectuelle, j’en tire même des sentiments légèrement enivrants. Je ne suis pas H24 en train de me morfondre, si ça peut te rassurer 😉
      3/ Mais ce serait une vision idéaliste, à mon avis, de penser que tout dépend de notre volonté 2/ sans que nos possibilités de bonheur soient influencées/contraintes par le 1/. Il ne suffit pas de dire « fais ce que tu veux, dis ce que tu veux à chaque instant » pour être heureux. Personnellement, j’en ai tiré, depuis un moment déjà, l’idée qu’il fallait s’engager.

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