« Médecines alternatives, douces, naturelles… » Une critique matérialiste

Ceci est un coup de gueule argumentaire contre la bienveillance généralisée dont bénéficient les médecines “alternatives”. Ou médecines “douces”, “naturelles”…

Ce discours de rejet de la médecine conventionnelle est souvent associé à une défiance vaguement anticapitaliste contre une industrie pharmaceutique opaque, non démocratique, et guidée par le profit. Le problème c’est que la médecine conventionnelle est aussi une médecine scientifique, et que donc “l’alternative” peut conduire à toute sorte d’impasses…

“Ça peut pas te faire de mal, c’est naturel”

Il faut rappeler quelques faits : on peut mourir si l’on mange des plantes (digitales, ciguë… ), des champignons (amanites phalloïdes, bidaou…), des fruits (belladone, baies de muguet, de gui ou de pomme de terre…).

DigitaleChampignonsDes exceptions ?

Seuls 0,1 % de l’ensemble des champignons ou des plantes sont comestibles ! Si l’on n’avait pas la somme des connaissances (“humaines”, “artificielles”… notamment en chimie) et qu’on devait se débrouiller dans la nature, on aurait un taux de mortalité très élevé… Paradoxalement cette espèce d’idéalisation de la “douceur” de la nature est favorisée par le fait… qu’on la connaît assez peu.

D’ailleurs tous les partisans des médecines alternatives ne sont pas d’accord avec le terme de “médecine douce”. Notamment des phytothérapeutes. Avec raison :

  • l’huile essentielle de menthe poivrée peut provoquer des crises respiratoires et plonger un enfant dans le coma,
  • l’huile essentielle d’eucalyptus peut provoquer des crises d’asthme,
  • le lierre grimpant utilisé pour soigner la toux peut provoquer des cirrhoses hépatiques,
  • les huiles essentielles (d’agrumes notamment) sont photosensibilisantes,
  • les chats -naturels- sont souvent intoxiqués par les huiles essentielles -naturelles,
  • etc.

HuileEssentielle

Chimique vs naturel ?

Beaucoup de gens opposent “médicament chimique” et “remède naturel”. Une opposition qui ne tient pas.

Premièrement : des plantes au comprimé, de la gélule au fruit, du botox au latex, tout est composé d’atomes et de molécules. On utilise toujours des “images” simples, vertes, bucoliques pour les “produits naturels”, et des noms-qui-font-peur pour les substances actives des médicaments. Et si on fait l’inverse, ça donne quoi ?

ComposésNaturels

Deuxièmement, quand on étudie le processus de la photosynthèse (comment les plantes utilisent l’énergie solaire) ou de l’allélopathie (comment certains substances contenues dans les plantes interagissent avec d’autres plantes), cela relève tout autant de la chimie que lorsqu’on étudie comment un médicament va passer la barrière hépatique (le “filtrage” du foie).

Troisièmement, la “médecine conventionnelle”, “officielle”, n’est pas sortie de nulle part. Où avons-nous trouvé les molécules pour fabriquer des médicaments ? Dans la nature. Au moins 60% des médicaments dits conventionnels sont produits à partir de plantes et une bonne partie des 40% autres sont inspirés de molécules issues de plantes. Très schématiquement :

  • on observe qu’un remède à base de plante marche ou semble marcher (l’écorce de saule, ou de quinquinas)
  • on essaie de faire des réserves (les bocaux avec des feuilles séchées des herboristes…), on retient l’information (on écrit les premiers Vidal sur des parchemins…) : attention, c’est déjà de l’artificialisation !
  • on accumule des connaissances sur les effets, sur l’efficacité, et sur les effets secondaires possibles…[1]
  • on observe que c’est une molécule dans la plante qui a un effet (l’acide acétylsalicylique dans le saule, la quinine dans le quinquinas…)
  • on arrive à synthétiser directement la molécule et à la conditionner en petits comprimés faciles à produire industriellement et à transporter (l’aspirine pour l’acide acétylsalicylique )
  • cela n’empêche pas des gens de vendre encore des écorces de saule en expliquant que c’est mieux parce que c’est “naturel”…

Quatrièmement, à l’heure actuelle, les nombreuses réactions biochimiques se produisant spontanément dans la nature (dont celles qui se produisent dans notre corps) sont encore très complexes à comprendre, par rapport aux “quelques” réactions que “l’industrie chimique” arrive à maîtriser. Logiquement, il faudrait se méfier davantage d’une plante peu étudiée que d’un médicament bien connu pour ses effets.

C’est justement parce qu’il n’y a pas de frontière qualitative entre les “médicaments à base de plantes” et les autres, qu’il peut y avoir des effets secondaires et des interactions médicamenteuses. Par exemple le millepertuis (à l’effet antidépresseur) peut provoquer des problèmes cardiaques ou une baisse de l’efficacité des pilules contraceptives, le ginkgo est incompatible avec l’ibuprofène…

Des “produits naturels” tout à fait banals peuvent avoir des interactions fortes avec des médicaments. Par exemple le pamplemousse contient des substances qui peuvent empêcher notre corps d’absorber de nombreux médicaments, qui se retrouvent alors hyperconcentrés dans le sang, et peuvent avoir de graves conséquences, y compris la mort. L’ail peut augmenter le risque d’hémorragie chez les patients prenant du Coumaphène. Et enfin on peut s’intoxiquer au cyanure en mangeant seulement 40 amendes amères.

Pamplemousse

Le bon sens des anciens ?

Une autre idée souvent implicite est que nos ancêtres (voire simplement nos grands-parents) avaient de meilleurs remèdes, en vertu de leur bon sens, de leur lien plus fort avec la nature… Variante : “c’était mieux avant”.

Premièrement, cela explique assez mal pourquoi l’espérance de vie était plus faible avant le passage des médecines ancestrales à une médecine scientifique.

Deuxièmement, le fait d’être “lié à la nature” ne devait pas être unilatéralement et intégralement apprécié, notamment par celles et ceux qui mourraient de la tuberculose ou de la peste.

Troisièmement, le “bon sens” n’a quand même pas empêché quelques belles catastrophes, comme la pratique de la saignée. Non seulement cela n’avait aucun intérêt thérapeutique, mais en plus cela ajoutait souvent une infection au ou à la malheureux/se malade.

PanoramixBien évidemment, des remèdes efficaces ont été sélectionnés et transmis de générations en générations. Parmi ces remèdes, une partie a servi de base au développement de médicaments au sens moderne. Mais ce n’est pas un bon sens particulier des individus de ces époques qui a permis cette lente accumulation, mais une somme considérable d’expériences faite par l’humanité sur elle-même, avec une somme considérable de ratés et de morts. C’était sans doute historiquement nécessaire, mais le moins que l’on puisse dire c’est que l’efficacité de cette méthode ne mérite pas de nostalgie.

Un minimum de bon sens conduit à comparer l’effet d’une substance avec la guérison naturelle : par exemple une fièvre de grippe dure 2 à 4 jours et guérit en général spontanément, donc si l’on prend une tisane et qu’on guérit… on ne peut rien en déduire ! Mais cela ne suffit pas. Car on a découvert l’effet placebo, une action de notre esprit sur notre corps, qui n’est pas due à une substance active mais à une sorte d’autosuggestion. On peut donc parfois (même presque toujours) guérir plus vite avec un effet placebo qu’en ne faisant rien. Mais lorsque l’on prouve qu’un remède ne fait pas mieux qu’un placebo, cela révèle que le système explicatif n’est qu’une croyance (“telle plante a des propriétés détoxifiantes”, “tel geste libère tes énergies bloquées”…).

On peut approfondir encore : le bon sens préconiserait par exemple de rester à l’écart de la digitale une fois que l’on a remarqué qu’elle est toxique. Or on s’est rendu compte au 19e siècle que l’on pouvait utiliser la digitaline qu’elle contient pour certains problèmes cardiaques, à conditions d’être extrêmement précis dans le dosage.

Par ailleurs, ce n’est pas en prenant une substance de n’importe quelle manière qu’on peut obtenir l’effet le plus bénéfique. Par ingestion, la substance peut être purement et simplement éliminée ou être dégradée en une forme moins efficace. Le gros du travail après avoir isolé la molécule est de trouver dans quelles conditions son effet sera optimum. C’est pourquoi, le comprimé ne présentera pas la forme pure de la molécule, mais souvent sous celle d’un un sel ou un dérivé qui libèrera, via le foie, la substance active avant qu’elle ne soit détruite.

Enfin, si l’on prend une plante “qui ressemble” à celle que l’on a identifiée, on peut très facilement se tromper d’espèce ou de variété, et la même variété peut avoir des compositions chimiques ou des concentrations variables selon la saison, le climat ou le sol sur lequel elle pousse. Plutôt que de laisser autant d’inconnues planer, un comprimé ou une gélule est normalisée et contient toujours la même quantité de molécule active, et on peut retrouver l’information dans une relative transparence (dans le Vidal). Cela fait bien longtemps qu’on ne peut plus se baser sur le bon sens pour faire de la bonne science.

Des pseudo-arguments invoquant le bon sens, il y en a malheureusement bien d’autres. Par exemple, « si autant de personnes prennent de l’homéopathie, c’est bien que ça marche ». On atteint un comble d’incohérence lorsque des communistes athées reprennent ce genre d’argument, puisqu’ils pourraient se voir répondre : « 84% de la population mondiale s’identifie à un des cinq groupes religieux majeurs donc Dieu doit exister », ou « s’il y avait une alternative au capitalisme, on l’aurait trouvée ! ».

Médecines alternatives ?

Phytothérapie et aromathérapie

“Phytothérapie” signifie simplement une thérapie basée sur des plantes. C’est donc extrêmement large et cela peut être utilisé avec des sens assez différents :

  1. En tant que branche de la médecine scientifique qui s’intéresse plus particulièrement aux principes actifs contenus dans les plantes (on parle plutôt de pharmacognosie).
  2. En tant que courant rempli de discours New Age, passéistes, et bioconservateurs. Dans ce cas elle relève la pseudo-science appelée “naturopathie”.

C’est malheureusement cette deuxième catégorie de phytothérapie que l’on voit partout, celle qui n’hésite pas à faire de la publicité pour l’anthroposophie, la gemmothérapie, l’homéopathie, l’ayurvédisme… (Voir des sites comme plantes-et-sante.fr, “sesoignernaturellement.fr”, passeportsante.net…)

Aromathérapie

Certains vendent des plantes qui n’ont pas plus d’effet qu’un placebo (comme la valériane pour dormir ou les “fleurs de Bach”), et beaucoup vendent des plantes dont les effets sont simplement assez peu connus…

Certains essaient de justifier que consommer la plante dans son ensemble est meilleur qu’isoler un principe actif. Cela peut être vrai s’il y a un effet cocktail (synergie) entre plusieurs substances (par exemple dans l’aubépine). Mais on peut faire plusieurs remarques :

  • L’effet cocktail n’existe pas toujours. La décoction d’écorce de saule n’a pas plus d’effet que l’aspirine (elle agit même moins vite). Pour isoler le(s) principe(s) actif(s), la méthode est justement de les comparer à l’effet de l’infusion / décoction / préparation…
  • L’effet cocktail n’a aucune raison d’être automatiquement positif. Parfois d’autres molécules contenues dans la plante sont toxiques, et isoler le principe actif permet d’obtenir l’effet thérapeutique sans certains effets secondaires.
  • Les effets cocktail sont encore un vaste champ à étudier : vu les innombrables molécules existantes (ou pas encore) et vu la difficulté à étudier l’effet d’une seule d’entre elle dans le corps humain, on peut le comprendre. Dans ce cas, pourquoi faire confiance au premier phytothérapeute venu ?
  • Souvent, lorsque l’on peut synthétiser la même molécule active sans avoir besoin de cultiver des plantes, cela réduit la quantité de travail nécessaire et le coût. Pour un litre d’essence de rose, il faut ainsi 5 tonnes de pétales. Dans ce cas, vouloir absolument faire travailler plus de gens et payer plus cher n’est-il pas une forme de snobisme ?
  • Pour les mêmes raisons, fétichiser les plantes entières n’est pas forcément plus écologique si l’empreinte carbone globale est plus élevée… ou si la plante est menacée de disparition ![2]

C’est exactement le même sujet avec “l’aromathérapie”, qui désigne l’utilisation des huiles essentielles extraites de plantes.

Beaucoup de marchands de “plantes médicinales” ne sont pas soumis à la réglementation des autres médicaments, n’ont pas à faire d’études cliniques détaillées… et n’ont pas à écrire sur leur produit toute la liste d’effets secondaires potentiels connus. Ironiquement, cela contribue à la croyance populaire que “la chimie a plein d’effets secondaires” (voire “Big pharma nous empoisonne !” pour les conspirationnistes) et que les plantes seraient inoffensives.

Homéopathie

Même si 60% des Français-e-s y croient, l’homéopathie est une pseudo-science. Toutes les études sérieuses (tests en double aveugle) ont montré qu’elle n’avait pas plus d’efficacité qu’un placebo. C’est-à-dire qu’en prenant des cachets ne contenant rien d’autre que du sucre, l’effet est le même.

Mais ce qui est encore plus fort avec l’homéopathie, c’est que les “médicaments” homéopathiques ne contiennent effectivement rien d’autre que du sucre ! Tout simplement parce que les préparations sont tellement diluées qu’il n’y a physiquement plus de molécules (censées être) actives dans le comprimé final.

Homéopathie

Comment les homéopathes expliquent-ils alors le fonctionnement du médicament ? Par la thèse encore plus fumeuse de la “mémoire de l’eau” (l’eau aurait été dynamisée en étant secouée avec la substance, et elle en garderait la mémoire même quand il n’y aurait plus de molécules…). Au passage, on peut se demander en plaisantant si un-e végan-e peut prendre un oscillococcinum (fait avec des viscères de canard) s’il croit à la mémoire de l’eau… Et en plaisantant moins, que l’on soit végan-e ou pas, on peut sincèrement être choqué de voir des charlatans tuer des canards… pour rien[3].

Pour couronner le tout, le numéro 1 mondial de l’homéopathie, le laboratoire Boiron (80% des ventes), est considéré comme un charlatan par les autres charlatans homéopathes… En effet il vend des médicaments prêts à l’emploi alors que la “théorie” impose un médicament personnalisé au “terrain” de l’individu, donc une consultation chez l’homéopathe.

Parmi ceux et celles qui dénoncent la médecine conventionnelle, beaucoup craignent à juste titre que le lobbying et le profit nuisent à l’objectivité des tests avant autorisation de mise sur le marché des médicaments. Ils et elles refusent pourtant de voir quelque chose d’énorme sous leurs yeux : l’homéopathie a obtenue en 1992 une dispense de faire la preuve de son effet thérapeutique[4]. Les fabricants doivent juste prouver que le médicament est inoffensif. Et quels sont les arguments qu’ils utilisent ? Simple : c’est tellement dilué qu’il n’y a rien dedans…

Magnétisme, gemmothérapie, réflexologie, chiropratique, ostéopathie, lithothérapie, sophrologie, anthroposophie…

Ces “disciplines” et bien d’autres[5] ont en commun de construire tout un système de croyance sans aucune preuve. Souvent elles n’hésitent pourtant pas à reprendre du vocabulaire qui “fait scientifique”…

  • Les magnétiseurs prétendent pouvoir lire les champs magnétiques humains (invalidé par tous les tests sérieux[6]).
  • La gemmothérapie prétend mobiliser « les énergies biologiques potentielles » des bourgeons et déblatère sur de pseudo fondements biochimiques…
  • Les réflexologues affirment que tel organe est relié à tel point sur la main, sans avoir le moindre élément physiologique à l’appui.
  • Les chiropracteurs affirment diagnostiquer des “subluxations” sur la colonne vertébrale et le bassin qu’ils sont les seuls à voir…
  • Les ostéopathes affirment tout un tas de croyances, dont certaines (mobilité des os du crâne) sont clairement contraires à tout ce qu’on l’on sait de l’anatomie.
  • Plus généralement, les « thérapies manuelles » sont un domaine qui fourmille d’offres de soin non validées (haptonomie, biokinergie, fasciapulsologie…), et seuls quelques kinésithérapeutes cherchent à tracer une frontière nette avec ces pratiques.
  • La lithothérapie prétend utiliser les “vibrations” émises par les pierres précieuses pour guérir telle ou telle maladie. Sauf que personne n’a jamais mesuré ces vibrations…
  • La sophrologie n’est qu’un ensemble de pratiques de relaxation enrobée d’un discours pseudo-scientifique.[7]

Et il n’est pas rare, derrière ces différentes pratiques, de trouver des sectes[8]. Par exemple l’anthroposophie, que l’on retrouve derrière la société Weleda (et derrière “l’écolo” réactionnaire Pierre Rabhi[9]).

Magnétisme

En théorie on pourrait avoir des systèmes d’explication imaginaires, mais des pratiques qui marchent. Par exemple les ancien-ne-s guérisseur-se-s prêtaient aux plantes qui avaient des effets curatifs (ou hallucinogènes) des “pouvoirs magiques”. On pourrait donc intégrer des remèdes dans la médecine conventionnelle s’ils s’avéraient être efficaces.

Mais là encore, toutes les études disponibles à ce jour concluent qu’il n’y a pas plus d’efficacité qu’un placebo. On peut remplacer le quartz du lithothérapeute par un ersatz, avec le même résultat… On peut remplacer les “opérations” de l’ostéopathe ou du chiropracteur par un bon massage, avec le même résultat…

Médecines non occidentales

Et si tout cela restait prisonnier d’une vision occidentale ? D’une médecine trop européo-centrée, qui serait incapable d’avoir du recul sur elle-même et de s’ouvrir à d’autres paradigmes ?

Pour des militant-e-s de gauche, ce discours est très tentant : puisque l’impérialisme occidental a engendré son racisme structurel, marquant toutes les idéologies, la “médecine occidentale” n’est-elle pas une forme de cette domination ? Ne faut-il pas lutter contre sa prétention à l’hégémonie et contre l’acculturation d’une bonne partie du monde ?

Premièrement, face à celles et ceux qui trouveraient absurde de poser cette question, il faut rappeler à quoi peut conduire le racisme :

  • à la phrénologie du 19e siècle : des pseudo-savants qui interprétaient des traits de caractères et des inégalités de race dans les différentes formes de crânes,
  • aux thèses raciales prétendument scientifiques en vogue dans les années 1930,
  • ou encore dans les années 2000 à des propositions de “médicaments adaptés aux différentes races”, alors que la communauté scientifique ne considère pas du tout cela comme pertinent.

Ensuite, il faut également reconnaître que de nombreuses connaissances à propos de plantes médicinales ont été perdues en même temps qu’ont été acculturés, voire exterminés, des populations entières (en Amérique et en Afrique particulièrement). On doit cependant prendre en compte le fait qu’il s’agit d’un phénomène plus général, puisque de nombreux remèdes des campagnes européennes ont également été perdus au cours de la révolution industrielle (à moins d’y voir, et c’est sans doute en partie le cas, un mépris “raciste” de la part des premiers médecins urbains pour les savoirs populaires ruraux).

YinYang

Néanmoins, il faut éviter l’écueil d’essentialiser les cultures, et de les présenter comme des mondes radicalement étrangers les uns aux autres. Les médecines ancestrales sont partout, avant tout, des médecines basées sur les plantes. Par exemple, l’aubépine a été utilisée pour ses propriétés -bien réelles- aussi bien dans la médecine traditionnelle chinoise que par les Européens ou les amérindiens Kootenays. La pervenche de Madagascar a été utilisée traditionnellement à Madagascar mais aussi en Inde et en Chine, et elle est reprise aujourd’hui par l’industrie pharmaceutique… “occidentale” ?

Cela pose la question du relativisme ou de l’universalisme. Si la médecine conventionnelle moderne, est née en Europe, avec ses critères de validation scientifique et sa forme d’entreprise capitaliste, reste-t-elle européenne ?

Dans le domaine capitaliste, le secteur est toujours largement dominé par les occidentaux. Les 17 plus grosses entreprises pharmaceutiques sont occidentales (les deux suivantes étant japonaises). Cependant, elles sont sérieusement menacées par leurs concurrentes, notamment chinoises[10]. Les BRICS ont en particulier développé des médicaments génériques qui minent les rentes des grands groupes occidentaux et favorise l’accès aux médicaments. Tant mieux.

Dans le même temps cette montée en puissance de laboratoires pharmaceutiques concurrents, malgré son caractère capitaliste, internationalise la sphère de la communauté scientifique. Les critères de validation par des tests en double aveugle y font consensus, et forment un fond universel qu’on appelle “médecine basée sur les faits” (ou Evidence-based medicine). Cette tendance, que l’on observe dans la science en général, est quelque chose de progressiste, réalisé en partie grâce et en partie malgré le capitalisme.

La conséquence de cette vision unifiée de la médecine, c’est qu’il faut également appliquer les critères de validation à la médecine traditionnelle chinoise et à l’ayurvédisme (Inde). On y retrouve avec une forte analogie les mêmes constats :

  • des principes actifs sont découverts dans les extraits de plantes utilisés (comme l’éphédrine, l’artémisinine, l’anhydride arsénieux…)
  • de nombreux autres extraits s’avèrent être de l’ordre du placebo (par exemple, la croyance dans la vertu de la poudre de corne de rhinocéros pour guérir les fièvres)
  • dans tous les cas, la théorie imaginée il y a plus de 2000 ans par les fondateurs de la médecine traditionnelle chinoise, basée sur un flux d’énergie (le Qi) n’a pas de base scientifique.

Dans le cas de l’acupuncture, de nombreuses études ont été réalisées pour comparer des séances d’acupuncture (les aiguilles étant censées être plantées le long de méridiens d’énergie) et de fausses séances (avec de fausses aiguilles ou des aiguilles plantées n’importe où). Aucune différence n’a été observée. La majorité des études concluent que l’effet est sans doute un effet placebo. Le même constat a été fait pour le shiatsu.

Des conséquences concrètes et néfastes

L’ampleur de l’attirance pour ces “alternatives” à la médecine conventionnelle est non négligeable. Des statistiques montrent que les états-unien-nes rendent plus souvent visite à leur praticien de médecine « alternative » ou « complémentaire » qu’à leur médecin traitant-e.

Cela pose une série de problèmes :

  • Des malades ne se font pas diagnostiquer par un-e vrai-e médecin et voient leur maladie s’aggraver.
  • Des malades sous-estiment les effets secondaires de leur phytothérapie/aromathérapie ou les risques d’interactions avec d’autres médicaments, et donc n’en parlent pas forcément à leur médecin conventionnel.
  • Les médecins ne sont eux/elles-mêmes pas forcément suffisamment formés (ou l’information n’existe tout simplement pas) pour connaître ces possibles interactions.
  • La méfiance irrationnelle envers tous les vaccins conduit à la résurgence de maladies qui avaient presque disparu (rougeole, coqueluche…).[11]

Résultat : des intoxications, allant de la simple constipation après un abus de camomille, à des hémorragies, fermeture prématurée du canal artériel (infusion de feuilles de framboises), hépatite aiguë, voire décès.

Avec une logique cynique et libérale, on pourrait se dire que cela ne touche que des occidentaux victimes de leurs propres choix. Mais des praticiens comme Homéopathes sans frontières n’hésitent pas à préconiser l’homéopathie à des gens qui souffrent de la faim, du paludisme ou du SIDA, et qui n’ont aucune chance de guérir par effet placebo…

Quelques considérations communistes

Toute l’aliénation que l’on retrouve dans les pseudo-sciences ne provient sans doute pas du capitalisme, mais sa logique de profit est un sérieux obstacle à l’émancipation. Pourquoi ? Qu’est-ce qu’une société communiste pourrait changer ?

Lever les freins capitalistes à la recherche

Parmi les remèdes ancestraux (à base de plantes notamment) qui avaient été remarqués empiriquement par des médecines traditionnelles, certaines ont été “oubliées”, ou abandonnées sans études. Il y a sans doute un effet idéologique, contrecoup d’un certain rejet unilatéral de “l’obscurantisme”, ou du constat qu’il y avait une grande part de placebo. Mais des raisons tout à fait matérielles et capitalistes expliquent aussi cet abandon : la fonction sociale de médecin et l’accès aux études de médecines sont limités à une petite couche de la bourgeoisie, et ce d’autant plus que le marché des “patients solvables” est faible. Avec une priorité aux besoins sociaux, il aurait pu y avoir bien plus de diffusion de la médecine et une meilleure transmission / rationalisation des savoirs.

Encore aujourd’hui, il y a bien moins d’études menées que ce qu’il faudrait, ne serait-ce que pour étudier les plantes qui sont réputées avoir des effets. Par exemple les propriétés du gui (considéré par les druides celtes comme “plante qui guérit tout”) ont commencé à être étudiées au début du 20e siècle, mais elles ne sont toujours pas entièrement connues. Ces zones d’ombre facilitent le discours des sectes comme l’anthroposophie qui font du gui un composant de leur pharmacopée. Plus généralement, comme le reconnaissait l’Organisation mondiale de la Santé dans un rapport de 1998, « un nombre relativement petit d’espèces de plantes ont été étudiées pour d’éventuelles applications médicales ».

Malgré de puissants laboratoires pharmaceutiques aux moyens de recherche considérables, de nombreux freins aux découvertes existent. Par exemple :

  • La pression du “publish or perish”. Les financeurs jugent à court terme de la “productivité” des chercheurs/labo sur la base du nombre de leurs publications. Cela pousse à publier des études qui ont peu d’intérêt ou qui mériteraient d’être approfondies… et cela alourdit la littérature scientifique que dores et déjà aucun scientifique ne peut espérer lire en entier.
  • Les maladies orphelines. Les grands laboratoires n’ont pas d’intérêt à pousser la recherche dans le cas des traitements qui ne concerneraient qu’un petit marché.
  • Le partialité des praticien-ne-s alternative-f-s. En l’absence d’organisme public, les praticien-ne-s (chiropratique par exemple) de médecines alternatives réalisent eux/elles mêmes leurs études… Les chercheurs d’autres domaines ont a priori peu d’intérêt à chercher à répliquer leurs études.
  • La (dé)réglementation. Les médicaments doivent être vendus en pharmacie (et pour certains sur ordonnance), mais des dérogations existent pour des plantes au nom de la tradition (en France, 148 plantes sont dites “libérées”). La conséquence, c’est qu’elles peuvent être vendues sans aucune étude.
  • Le système des brevets. Les brevets ont des effets paradoxaux. Les plantes les plus communes ne sont pas brevetables, ce qui désintéresse les laboratoires pharmaceutiques qui ne pourront pas en tirer une rente juteuse, et donc n’ont pas d’intérêt à les étudier. Lorsqu’il y a possibilité de breveter, il y a des conséquences comme la biopiraterie (accaparement impérialiste de plantes médicinales d’autres peuples…) ou la privatisation préventive de substances (pour qu’elles ne soient pas exploitées par d’autres capitalistes), mais qui ne sont pas forcément utilisées tout de suite…

Dans le domaine de la recherche comme dans bien d’autres, le capitalisme est à dépasser. La socialisation de toute l’industrie pharmaceutique en un immense réseau collaboratif et démocratique permettrait une véritable libération des capacités de recherche.

Refuser l’aliénation et diffuser les sciences

On pourrait se dire que les scientifiques des industries pharmaceutiques qui étudient plus particulièrement l’effet des plantes et produisent des médicaments d’origine végétale n’ont aucune raison de véhiculer un discours idéologique particulier idéalisant le règne végétal. En revanche, les commerciaux ont tout intérêt à surfer sur l’image “verte”, quitte à entretenir l’irrationalité. Ce n’est pas l’apanage de petits producteurs seulement. C’est aussi ce qu’utilise la gamme Naturactive des laboratoires Pierre Fabre (qui a aussi été très lié au charlatan Boiron). Malheureusement on n’entend pas beaucoup les militant-e-s de gauche pour dénoncer ce type de greenwashing.

Depuis les années 1980, les médicaments à base de plantes bénéficient d’une procédure allégée d’autorisation de mise sur le marché, au nom de la tradition. Si nous y parvenons, après l’expropriation de l’ensemble de l’industrie pharmaceutique, il faudra engager de vastes études pour rationaliser toute cette soupe. Il n’est pas forcément possible (démocratiquement) ni nécessaire d’envisager une multiplication de mesures d’interdictions pour des médicaments n’ayant pas plus d’effet qu’un placebo. Mais quelques mesures pourraient être prises utilement :

  • Instaurer un étiquetage harmonisé permettant clairement de reconnaître les médicaments ayant réussi des tests en double aveugle.
  • Mettre en place une base de donnée mondiale multilingue rassemblant clairement l’état actuel des consensus scientifiques sur chaque médicament ou sujet (avec les liens vers les méta-analyses), avec des données pour les chercheur/ses et des explications de vulgarisation validées.
  • Mettre en place des traductions systématiques de qualité des études cliniques dans un maximum de langues.
  • Regrouper les cabinets de médecins et les pharmacies dans des centres de santé uniques, en effectif suffisant pour supprimer le temps d’attente et allonger le temps de consultation.
  • Séparer les parapharmacies des pharmacies
  • Mettre en place une vraie formation continue des médecins (à la place de la “formation” par les visiteurs médicaux des laboratoires privés…).

Enfin, une part du discrédit des médecins généralistes provient aussi de leurs erreurs (relativement fréquentes[12]). Admettre ces erreurs ne revient pas à dire que “la science est bidon” : tout comme une étude peut être fausse, un diagnostic peut être faux à cause d’une erreur humaine. Tout simplement parce qu’un médecin individuel n’est pas égal à la somme des connaissances de l’humanité. En plus de l’amélioration de la formation (initiale et continue), on pourrait également envisager d’aller vers un diagnostic établi de façon collégiale.

L’effet placebo soulève de nouvelles questions éthiques. Certains, y compris des médecins, admettent que l’homéopathie fonctionne par effet placebo, mais assument de l’utiliser. Les arguments peuvent être “priorité à la guérison”, ou des arguments d’économies (Les médicaments homéopathiques ne coûtent pas cher, donc leur remboursement par la sécurité sociale -à peine 0,3% des dépenses- est préférable à un report vers d’autres médicaments).[13] Il faut évoquer aussi le paradoxe d’Asher : si le ou la docteur-e apparaît douter (ce qui est pourtant signe de pensée rationnelle honnête) l’effet placebo risque de disparaître, voire de s’inverser. Cela peut être utilisé comme argument par certain-e-s pour vouloir maintenir une nette hiérarchie entre médecin-sachant et patient-récepteur.

Ces positions sont en contradiction avec une logique d’émancipation. Dans une société communiste, l’écart de connaissance patient/médecin serait réduit et l’écart social supprimé. Les recherches actuelles ne permettent pas d’être certain-e de ce qu’il sera possible de faire avec l’effet placebo. Il semble possible d’apprendre à l’utiliser en renfort du traitement conventionnel, avec des croyances fondées plutôt que des croyances magiques.

Communisme et zététique !


[1] Et en réalité, dans la “nature” comme dans les médicaments, tout a plus ou moins un effet secondaire, en particulier en fonction de la dose.

[2] La médecine traditionnelle chinoise exerce notamment une menace de disparition sur de nombreuses espèces de plantes, mais aussi sur des rhinocéros, tigres, pandas, ours… et pas qu’en Chine.

[3] Certes, c’est tellement dilué qu’un canard suffit pour la production annuelle d’oscillococcinum…

[4] Article L. 5121-13 du code de la santé publique

[5] Voir par exemple http://www.charlatans.info/medecine_sante.shtml

[6] Obervatoire Zététique, Protocole expérimental : magnétisme II

[7] http://www.cippad.com/p/blog-page_22.html

[8] http://www.derives-sectes.gouv.fr/sites/default/files/publications/francais/guide_sante_complet.pdf

[9] https://veritesteiner.wordpress.com/2014/03/13/pierre-rabhi-la-biodynamie-et-lanthroposophie/

[10] Selon le lobby de l’industrie pharmaceutique française, « La Chine est à la fois une opportunité et un concurrent »

[11] http://www.slate.fr/story/92067/anti-vaccins

[12] https://www.vidal.fr/actualites/14282/les_medecins_generalistes_commettent_ils_vraiment_une_erreur_tous_les_deux_jours/

[13] Sylvestre Huet, Médecines douches, le livre choc, 2014

Publicités

3 réflexions sur “« Médecines alternatives, douces, naturelles… » Une critique matérialiste

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s