De l’obscurantisme au terrorisme ?

Un peu partout on entend comme une évidence que ce nous vivons aujourd’hui est un combat contre « l’obscurantisme », particulièrement depuis les attentats de Charlie et du 13 novembre.

Dans la pratique, il s’agit explicitement ou pas de viser « l’obscurantisme islamique », les trois quart du temps assorti du mot « barbare »1 pour bien signifier que cela ne vient pas de chez nous – alors que presque tous les terroristes frappant en France sont Français. Alors on veut nous faire chanter la Marseillaise, mettre des drapeaux tricolores aux fenêtres, pour « soutenir le gouvernement » de façon assumée2, ou en tout cas pour alimenter cet unanimisme qui paralyse la pensée.

Bien sûr, pour beaucoup, surtout à gauche, il s’agit d’un combat contre « l’obscurantisme religieux » en général, pas soupçonnable de racisme puisqu’il a longtemps visé d’abord le christianisme. Il s’agirait alors de continuer à répandre les Lumières et « la littérature pour faire reculer l’obscurantisme »3, puisque que c’est « l’obscurantisme qui a assassiné »4 ce 13 novembre.

Il ne s’agit pas de nier que le mouvement des Lumières était globalement progressiste, ou que la culture « c’est bien ». Il s’agit de comprendre que l’obscurantisme n’explique pas grand-chose.

L’obscurantisme n’explique pas grand-chose

Il y a en France un tiers de personnes qui vont à la messe parfois (dont 6% tous les dimanches), 80% de baptisé-e-s. Il y a environ 40 millions de personnes se déclarant catholiques, contre 5 millions se déclarant musulman-e-s. Par ailleurs, 2/3 des Français-e-s croient à une forme ou une autre de « paranormal »5.

On entend fuser la dénonciation de l’obscurantisme vis-à-vis de femmes portant un voile ou d’hommes portant une djellaba, mais rarement vis-à-vis de gens qui lisent leur horoscope…

Les islamophobes répondront que l’islam représente un danger particulier en s’appuyant sur les exemples de terroristes qui massacrent au nom de l’islam. D’autres, plus honnêtes, dénoncent le danger de « la religion » en général, rappelant par exemple que le terroriste norvégien Anders Breivik se proclamait « fondamentaliste chrétien ». Pourtant dans les deux cas il s’agit d’une surestimation idéaliste des religions.

Anders Breivik était en réalité un protestant peu sérieux, zigzaguant, passant de l’occultisme à la Franc-Maçonnerie. Quant aux terroristes islamistes, de nombreux articles parlent de leurs parcours surprenants : la plupart étaient la veille encore non pratiquant-e-s, n’allaient pas à la mosquée, ne s’intéressaient pas à la théologie…6 Et contrairement à l’image du « terreau du communautarisme », les terroristes sont des gens qui se coupent y compris de leur propre milieu, amis, famille…7 Il n’y a donc pas beaucoup de sens à chercher le terrorisme dans les prêches des imams, ni non plus -même si c’est moins nuisible- à tenir des discours œcuméniques de type « Dieu est amour ».

« Vouloir expliquer l’islamisme à partir de l’islam est à peu près aussi insensé que tenter de faire dériver le national-socialisme de l’épopée des Nibelungen ou de l’Edda poétique. Évidemment, les islamistes fanatiques se réclament avec une insistance aussi provocante que lassante du Coran et du prophète, mais en réalité ils se moquent totalement des discussions et spéculations théologiques ; pour eux, l’islam, c’est ce qu’ils en font, c’est-à-dire exactement ce qui correspond à leur besoin identitaire et subjectif. » 8

On entend dire que « les valeurs de ces gens n’ont rien à voir avec les nôtres ». Quelles étaient les « valeurs anti-occidentales » d’une terroriste comme Hasna Aït Boulahcen ? Boire de la vodka, aller en boîte de nuit, rêver de faire la une de Closer… 9 Et de très nombreux-se-s terroristes sont issus de familles non musulmanes : 20%7, 40%10 ou 50%11 selon les chiffres… On a beaucoup parlé par exemple du jeune Normand Maxime Hauchard, mais ce n’est pas un cas isolé.

Il est certain qu’il y a par ailleurs une progression du salafisme. Certains voient ou veulent que l’on voie un lien mécanique entre salafisme et terrorisme, comme Manuel Valls qui déclare d’un ton martial : « Nous avons un ennemi, et il faut le nommer: c’est l’islamisme radical. Et un des éléments de l’islamisme radical, c’est le salafisme. » Pourtant la réalité c’est que la plupart des salafistes sont des « quiétistes », qui rejettent la violence (et sont d’ailleurs condamnés par Daesh sur ce point). Il ne fait aucun doute que le salafisme véhicule des idées réactionnaires. Mais entre des idées réactionnaires, et des massacres aveugles, il y a une différence. Assimiler le tout dans un fourre-tout « islamiste » est contre-productif.12 Nous devons donc nous opposer fermement aux descentes de police dans les mosquées dites salafistes qui ont eu lieu au nom de l’anti-terrorisme.

Encore une fois, la réalité c’est que les terroristes n’ont pas du tout la trajectoire de gens qui auraient sombré dans l’obscurantisme parce qu’ils auraient « trop lu le Coran » et ne seraient pas assez « ouverts sur le monde ».

Ces jihadistes « sont tout sauf des religieux traditionalistes qui auraient manqué le train de la modernité ou refuseraient de sauter dedans. Il s’agit bien plus d’individus tout à fait modernes, marqués par le capitalisme, qui en tant que tels cherchent un appui dans un collectif en apparence puissant, auquel ils puissent s’identifier. »8

La radicalité avec le drapeau de l’islam

Oui c’est avant tout dans notre monde que sont les raisons de ces radicalisations. Une bonne partie des peuples dominés par l’impérialisme et une bonne partie des prolétaires les plus exploité-e-s au sein des pays dominants sont de culture musulmane. C’est la source principale de l’islamophobie d’Etat, un racisme anti-pauvres, et à l’inverse d’un sentiment que l’islam est un symbole du « camp opprimé ». Parmi ce sentiment tout à fait compréhensible, une minorité de radicalisé-e-s s’emparent du terrorisme au nom du jihad. C’est une idéologie simpliste, campiste13, et ultra-réactionnaire, mais son terreau se situe dans le monde réel, pas dans le Coran.

« Toute ma vie, j’ai vu le sang des musulmans couler » disait Abdelhamid Abaaoud dans une de ses vidéos. « C’est la faute de Hollande, c’est la faute de votre président, il n’a pas à intervenir en Syrie » disait un des terroristes du Bataclan14. Ce sont avant tout ces paroles qui sont significatives et révélatrices du moteur qui pousse des jeunes à s’engager dans le terrorisme « islamiste »… comme d’autres s’engageaient dans le terrorisme « marxiste ».

Le parallèle est saisissant avec le terrorisme d’extrême gauche des « années de plomb » (années 1970-1980). Des Brigades rouges à la Rote Armee Fraktion, de l’Armée rouge japonaise aux Cellules Communistes Combattantes, des GRAPO à Action directe, des franges de la jeunesse se radicalisaient sous le drapeau rouge… Mais cette symbolique commune recouvrait en fait une nébuleuse de groupes avec peu de fond idéologique, et s’intéressant peu aux livres marxistes…. Si pour un observateur superficiel tout ça relevait du « marxisme », il y a pourtant de profondes différences entre ces groupes, les partis trotskistes, et les partis staliniens de l’époque. On peut certes souligner que les cibles premières de ces groupes étaient des patrons ou l’Etat, mais il y aussi eu de nombreux attentats « aveugles ». Et il y avait aussi une forme de campisme simpliste dans l’anti-impérialisme de ces terroristes (soutien inconditionnel au bloc de l’Est et à des dictateurs face à l’OTAN).

Bien sûr il y a un lien indirect entre ces groupes et les partis communistes de masse de l’époque. C’est parce qu’il y avait ces partis de masse que « le fond de l’air était rouge », et c’est parce que ces partis n’offraient aucune réelle perspective que ces groupes passaient à l’action directe.

Après l’effondrement du bloc de l’Est, l’effritement de la conscience de classe, l’échec total de l’anti-impérialisme « communiste », et quelques tournants majeurs comme la déviation de la révolution iranienne vers l’islam politique (1979), le contexte mondial a totalement changé. Les interventions des puissances impérialistes sont apparues principalement comme visant le « monde musulman » (intervention en Irak en 1991, en Somalie en 1993, en Tchétchénie en 1994, en Afghanistan en 2001, en Côte d’Ivoire en 2002, en Irak en 2003, en Libye en 2011, au Mali en 2013…).

Un fait assez symbolique de ce changement d’époque : la conversion à l’islam du terroriste Carlos, archétype de cet « anti-impérialisme » des années de plomb. En un sens, on peut dire qu’il y a une « islamisation de la radicalité », plutôt qu’une « radicalisation de l’islam »6.

Dans ce nouveau contexte, les Etats où la classe dominante s’appuie plus ou moins sur l’islam ont une influence majeure sur cette nébuleuse terroriste. Un phénomène sans doute amplifié par l’émergence d’impérialismes régionaux comme la Turquie et l’Arabie saoudite. Là encore, on peut dresser un parallèle : malgré leur radicalité qui aurait pu les éloigner du stalinisme, les terroristes rouges étaient fortement influencés par le soutien matériel de l’URSS et du bloc de l’Est en général. Le développement de l’Etat islamique en Irak et au Levant (Daesh) sur les ruines de régions d’Irak et de Syrie (phénomène qu’il faut étudier spécifiquement15) en fait bien sûr un nouvel acteur qui a sa maintenant sa propre capacité d’attraction de la radicalité. Et un acteur que les progressistes et révolutionnaires du Moyen-Orient ont à combattre.

Mais ici en France, nous n’avons pas de lignes de front avec Daesh. En revanche nous avons un combat à mener contre un Etat qui bombarde la Syrie et alimente Daesh. Pour toutes les raisons évoquées, il n’y a pas « également » une lutte contre Daesh passant par la lutte contre « l’obscurantisme religieux ».

Combat contre les idées réactionnaires et les aliénations ?

Il faut différencier les idées réactionnaires et les aliénations. Par exemple, notre combat féministe entre en contradiction avec les conceptions sexistes des salafistes. Nous devons mener ce combat, en priorité en favorisant sa prise en charge par des racisées elles-mêmes. Mais nous devons refuser de présenter ce combat comme un combat contre l’islam. Pourquoi la lutte anti-patriarcale serait appelée « lutte contre la réaction islamique » dès qu’elle vise un imam ? Et par ailleurs, il faut garder le sens des réalités : on ne peut pas parler de « fascisme religieux » ici en France, comme le font certains camarades16. Le débat est différent pour Daesh au Moyen-Orient, mais des groupuscules terroristes n’ont aucune possibilité matérielle d’imposer un régime totalitaire basé sur la sharia en France…

Par ailleurs, vouloir diffuser des idées rationalistes et matérialistes est une préoccupation juste. Parmi les marxistes et autres courants du mouvement ouvrier, de nombreux-se-s militant-e-s ont eu à cœur de le faire.

Mais d’une part, cette démarche idéologique doit rester à sa juste place. Si les socialistes/communistes en avaient fait un « combat principal », il n’y aurait jamais eu de parti ouvrier de masse (que ce soit le parti bolchévik au milieu d’un pays chrétien orthodoxe ou le PCF des années 1960 dans un pays encore très catholique).

Et d’autre part, si une attitude de mépris envers les croyants est une erreur gauchiste dans un pays « religieusement homogène », cela peut devenir un ralliement à l’islamophobie dans le contexte actuel. Car l’obscurantisme est dans l’œil des voisin-e-s. Qui peut prétendre a priori qu’un musulman priant pour sa santé est plus aliéné qu’un agnostique qui prend de l’homéopathie ? Qui décide que porter un voile est un signe de soumission et que mettre un drapeau tricolore à sa fenêtre est un signe de civisme ? Certainement pas l’Etat. Et n’étant pas infaillible, pas non plus le parti.


Articles à lire :

 


 

1 Voir la tribune de P. Zaoui, Le triple embarras du mot « barbare », 17 novembre 2015

2 La Nouvelle République, Garder la tête froide pour vaincre l’obscurantisme, 17 novembre 2015

9 Le Monde, Hasna Aït Boulahcen, entre vodka et niqab, 21 novembre 2015

13 Le campisme est le fait de tout réduire à deux camps, en gommant les luttes de classes ou les luttes démocratiques au sein des camps, et en soutenant aveuglément « son camp ».

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