Pour un transhumanisme marxiste

« Je suis un homme du 21° siècle accidentellement lâché dans le 20°. J’ai une profonde nostalgie du futur »

 « Si mourir est “naturel” alors au diable la nature. Pourquoi se soumettre à sa tyrannie ? Nous devons nous élever au dessus de la nature. Nous devons refuser de mourir »

fm2030.us

La notion de transhumanisme est peu connue en France, et ceux qui en parlent le font en général pour le clouer au pilori.

De quoi s’agit-il ? D’un courant qui voit dans les nouvelles technologies un potentiel positif pour dépasser notre condition humaine actuelle. Par exemple l’amélioration du corps humain via la génétique, la bionique ou les nanotechnologies, l’utilisation de la cryogénie, la perspective du téléchargement de l’esprit…

Disons d’emblée que l’humanité a déjà commencé à se transformer : mise en place de prothèses, d’implants cochléaires pour redonner l’audition à certain-e-s…[1] On peut certes répondre que ces opérations ne font que “réparer”, et ne relèvent pas d’une volonté transhumaniste. Mais la frontière est-elle nette ? Un artiste anglais, qui est incapable depuis la naissance de percevoir les couleurs, s’est fait implanter un œil-capteur qui traduit les couleurs en sons, et n’hésite pas à revendiquer être un cyborg.[2] Un caprice ou une merveilleuse possibilité ?

Contre les préjugés technophobes

Les transhumanistes sont eux-mêmes conscients d’être une minorité, face à une société plutôt hostile à ce genre de manipulations de la nature, et où la dystopie l’emporte nettement sur l’utopie. Ils et elles nomment en général leurs détracteurs les “bioconservateurs” ou “néo-luddites” (en référence au luddisme du 19ème siècle, mouvement anti-machines).

Dans ces “bioconservateurs” se retrouvent aussi bien des gens de gauche que de droite, des militants du mouvement ouvrier que des bourgeois. Lorsque des arguments rationnels sont avancés, des différences assez nettes apparaissent entre détracteurs de gauche et de droite. Mais la plus grande part du rejet du transhumanisme s’exprime par des opinions assez spontanées, des préjugés. Et dans ces préjugés, les “bioconservateurs” apparaissent davantage comme un groupe avec des points communs.

 Voici quelques exemples de réactions quasi automatiques :

  • Il ne faut pas se prendre pour Dieu”, ou une version plus laïque “Il ne faut pas jouer aux apprentis sorciers”. Mais en réalité, depuis que nous maîtrisons le feu, depuis que nous mettons des tuteurs sur nos plantations, depuis que nous appliquons des techniques de PMA, nous sommes des apprenti-e-s. Et malgré toutes nos erreurs, ce n’est pas sorcier. Il n’y a pas de principe, il faut seulement décider ce que nous voulons faire ou ne pas faire en fonction de critères sensés.
  • “Si la nature est faite de cette façon, c’est qu’il y a une raison.” Cet argument d’autorité est incroyablement résistant alors qu’il ne tient plus depuis longtemps. En cas d’appendicite, on retire un organe tout à fait “naturel”, et on s’en porte a priori mieux. Le darwinisme explique l’évolution par un “tâtonnement”, mais ne garantit pas que les êtres vivants sont optimisés. Au contraire, la mort d’espèces par sélection naturelle suppose que celles ci se sont retrouvées inadaptées. Et au delà du temps long de l’évolution biologique, l’évolution sociale créé de nouveaux besoins et de nouvelles possibilités (médicaments, chirurgie laser des yeux…) dont on aurait tort de priver.
  • “On s’ennuierait si l’on était immortel” : Ne serait-ce pas une phrase pour se rassurer et accepter son sort ? Souvent, il s’agit juste d’une phrase paraissant spirituelle, donnant une image de sérénité, de “prise de recul” philosophique. Mais, tout comme les humains semblent s’être assez bien adaptés à l’allongement de l’espérance de vie, rien ne permet d’affirmer qu’ils souffriraient de vivre plusieurs siècles.

Le transhumanisme est une approche qui prend le contre-pied de certains conservatismes, donc qui apparaît forcément comme provocateur.[3] Mais pour des militant-e-s qui se réclament du matérialisme, il devrait être quelque chose de tout à fait concevable.

Le syndrome 1984 ou Gattaca

Pourtant, la gauche contemporaine est majoritairement méfiante envers les innovations techniques. C’est sans doute l’effet de plusieurs facteurs :

  • La crainte d’un immense pouvoir de contrôle des populations par les États, après les expériences totalitaires du 20ème siècle. Les notions de transhumain / posthumains font penser à “l’homme nouveau” des régimes staliniens et au lavage de cerveau… L’eugénisme fait penser aux nazis, ou plus largement aux pratiques de stérilisation forcée des personnes handicapé-e-s qui ont duré jusqu’à récemment dans les “démocraties”.[4] La peur d’une société de contrôle à la 1984 en somme.
  • Dans un autre registre, le transhumanisme soulève des craintes en rapport avec, disons, la lutte des classes. Étant donné que ne nous connaissons que notre société de classe avec son “libre-marché”, les conséquences inégalitaires que l’on peut imaginer sans peine sont insupportables pour des militant-e-s communistes. Aujourd’hui, l’écart d’espérance de vie entre un capitaliste d’un pays riche et un paria d’une semi-colonie peut aller jusqu’à 40 ans. Demain serons-nous toujours une seule humanité ? Dans quelle classe sociale seront les humains augmentés ? La réponse est dans la question. Cela fait bien sûr penser au film Bienvenue à Gattaca dans lequel les humains génétiquement sélectionnés sont les dominants, les autres, restés naturels, les prolétaires.
  • La crainte d’une aliénation causée par l’incapacité de comprendre les techniques que nous utilisons (effet “boite noire”).
  • La crainte que le transhumanisme nous détourne de l’humanisme.
  • La crainte d’une destruction de l’environnement causée avant tout par “la technique”. Même si les communistes contemporains critiquent au moins autant l’usage de la technique par le capitalisme, tout un courant à l’extrême gauche cible “la société industrielle”, en adoptant des positions de principe contre la plupart des techniques modernes.

GattacaToutes ces craintes sont fondées. Mais pas fondées sur la technique en soi. Comme le dit James Hugues, « le luddisme de gauche assimile à tort les technologies aux relations de pouvoir autour de ces technologies »[5]. Dans ce texte très pertinent, ce transhumaniste de gauche décrit l’évolution des socialistes et des démocrates, du positivisme des 18 et 19ème siècles vers un bioconservatisme dominant après la Seconde guerre mondiale.

Dans la plupart des dystopies futuristes, ce qui est cauchemardesque est en réalité la division de la société en classes, et la technique n’est qu’un moyen par lequel cette division saute aux yeux. On ne lutte pas contre les villes verticales stratifiées (pauvres dans les abysses, riches en haut) en luttant contre les gratte-ciel. On ne lutte pas contre un monde à la Elysium (riches en orbite, pauvres sur Terre) en luttant contre le lancement de fusées. Dans Gattaca, le scénario donne l’impression que la technique génétique est elle-même la cause des inégalités, car les parents font deux choix différents, procréation naturelle pour leur premier enfant et sélection génétique pour le deuxième, et ce sont ces choix qui vont conduire leurs enfants dans deux classes différentes. Alors que le risque principal de l’eugénisme en société capitaliste, c’est l’accès inégal aux techniques de sélection qui seraient plus chères. Dores et déjà, ce sont effectivement des gens riches qui se sont fait cryogéniser et qui sont les premiers touristes de l’espace. Lorsque que l’on pourra faire des copies de sauvegarde de son cerveau, on peut facilement imaginer qui seront les premiers à se les payer.

Le risque d’une prise de pouvoir par des fascismes est bien réel, mais il existait avec le niveau technique des années 1920 et 1930 et il existera demain avec tous les niveaux techniques imaginables… tant que le capitalisme et ses crises affligeront le monde. Là encore, la technique est une toile de fond, un ensemble de potentialités, et la pathologie, c’est la domination bourgeoise. On ne lutte pas contre la NSA et la DGSI en boycottant les ordinateurs.

Les technologies que l’on ne maîtrise pas entraînent-elles forcément une aliénation ? Le premier problème de cet argument est qu’il fait oublier que l’humanité est née au milieu d’une nature dont elle ne comprenait au départ strictement rien. Là où il n’y avait pas de boîtes noires, il y avait des boîtes vertes. Il est assez évident que cela reste, encore aujourd’hui, un immense facteur d’aliénation. Combien de superstitions ont leur origine dans des phénomènes naturels inexpliqués ? L’immense majorité des courants ésotériques fait preuve de technophobie et s’appuie sur des pseudo-sciences (astrologie, alchimie, médecines alternatives…)[6]. Une fois cette mise au point faite, on peut reconnaître que l’effet “boîte noire” peut poser des problèmes aussi. Il nous oblige à “faire confiance” à d’autres humains. Dans une société capitaliste, c’est évidemment problématique : les chercheur-se-s des laboratoires pharmaceutiques sont sous pression de la logique de profit, les États et les opérateurs téléphoniques sont dans une logique de contrôle… Nous avons donc de bonnes raisons de nous méfier. Mais cette part d’aliénation est “sociale”, et n’aurait pas de raison d’exister dans une société communiste. Par ailleurs, la forte réduction du travail nécessaire, la généralisation des formations de qualité et la possibilité d’exercer plusieurs activités différentes à volonté permettrait d’avoir des connaissances globales dans de nombreux domaines, et de réduire l’effet boîte noire.[7]

Le transhumanisme peut-il nous détourner de l’humanisme ? Certains courants le peuvent. Tout comme il existe des dérives anti-humanistes chez les naturalistes (l’écologie profonde, l’éco-malthusianisme, l’éco-fascisme…). Et tout comme des réactionnaires peuvent être anti-humanistes au nom de principes religieux. Mais le danger réel ne réside pas tant dans une idéologie que dans les rapports de pouvoir, issus là encore de notre société de classe. Si la GPA comporte un risque[8] d’oppression des femmes pauvres par des libertarien-ne-s riches, c’est la conséquence d’un rapport de classe. Si un État autoritaire utilisait pour la répression le puçage des humains et la robotisation de la police, ce serait un nouveau fruit pourri des société des classes.

La destruction de l’environnement, en tout cas des écosystèmes desquels nous avons besoin pour vivre, est une réalité. Mais pour des communistes, il devrait être clair que le contrôle de la production par une société sans classe, la suppression de la concurrence pour le profit, et donc la fin de l’aliénation consumériste, réglerait l’essentiel des problèmes environnementaux. Ce bouleversement social irait de pair avec un bouleversement dans les techniques (sortie des énergies fossiles et de la fission nucléaire), mais cela n’aurait rien d’une “désindustrialisation”.

On peut rejeter telle ou telle technique avec tout un tas de raisons. C’est lorsque qu’on dérive vers un discours généralisant sur “la technique” que l’on fait fausse route, vers la technophobie (la science est le mal) ou le scientisme (la science réglera tout).

Où est le camp progressiste ?

NolanLe transhumanisme est-il progressiste ou réactionnaire ? Il faut sans doute admettre que ce positionnement ne recoupe pas les clivages traditionnels.

Aux États-Unis, on différencie déjà le “progressisme sur les questions sociétales” du “progressisme sur les questions sociales”, avec le diagramme de Nolan. Même si les libertariens (comme Nolan) font de la propagande bourgeoise quand ils nomment “liberté économique” l’axe social, le fait de représenter ces 2 dimensions se justifie. En France, nous gardons traditionnellement le seul clivage entre droite (pro-patronale et conservatrice) et gauche (pro-ouvrière et pro-libertés individuelles). Ce qui est clairement insuffisant pour décrire la réalité.

Il faut néanmoins remarquer que les forces politiques ne sont pas positionnées aléatoirement sur ce diagramme. Il y a des raisons objectives qui font que, par exemple, le courant libertarien ne sera jamais majoritaire : une société capitaliste repose sur sur la violence et conduit, en temps normal, les classes moyennes et supérieures à réclamer de l’État le “maintien de l’ordre”.

Quoi qu’il en soit, en suivant la même logique, on peut définir un nouvel axe à partir du clivage transhumanisme / luddisme, comme le fait James Hugues[9] :

TH-Biocons

Alors progressistes les transhumanistes ? Une fois que l’on a défini ces axes, on peut répondre que… ça dépend.

Concernant les libertés individuelles, elles et ils sont en général opposé-e-s aux conservateurs. On trouvera par exemple une plus grande ouverture à la déconstruction des normes, d’où un grand intérêt pour le “transgenrisme”[10] et pour le droit des femmes à disposer de leur corps (ce qui affole bien sûr les traditionalistes). Ou encore un intérêt lorsque l’activiste gay Randy Wicker prône le droit au clonage pour “rendre obsolète le monopole historique de l’hétérosexualité sur la reproduction”. La principale organisation transhumaniste se veut “solidaire des minorités sexuelles, culturelles et raciales, particulièrement avec les minorités morphologiques telles que les handicapés et les transsexuels”. Cela dit, il est très clair que le milieu transhumaniste, qui est très majoritairement masculin, produit une imagerie sexiste.

On pourra par exemple regarder avec intérêt et même amusement l’allocution de Laurent Alexandre, qui expose ouvertement les perspectives transhumanistes devant un auditoire de… la Manif pour tous.[11] On peut aussi constater, avec moins d’amusement, que la technophobie peut aussi créer des passerelles vers la réaction, comme le montrent les trajectoires de Jérôme Leroy, d’Alexis Escudero (Pièces et main d’œuvre)…

Sur les drogues, le courant est bien entendu libéral, allant même jusqu’à prôner, tout simplement, la fabrication de meilleures drogues, avec moins d’effets secondaires.

Dans un registre plus lointain, les transhumanistes affirment que lorsque des intelligences artificielles seront mises au point, elles devront avoir les mêmes droits que les humains (et ils accusent par avance les néo-luddites de racisme humain – une forme de spécisme). Ils considèrent que c’est la capacité de penser et se projeter qui doit être estimée, et à ce titre sont d’accord avec les pro-choix contre les pro-vie qui sacralisent les fœtus humains. Ils en tirent aussi la conclusion qu’il faut,spécifiquement, “des droits pour les grands singes, les dauphins et les baleines”.

Autre exemple notable, lorsqu’a eu lieu une “implant party” à Paris (implantations de puces RFID sur des volontaires – pour déverrouiller leur mobile, leur porte et faire du paiement sans contact), les réactionnaires traditionnels ont réagi violemment en exigeant des interdictions : Bompard[12] (Ligue du Sud), Asselineau (UPR)[13]

Dans le registre des néo-réacs, on trouvera aussi Causeur qui, après une pseudo-analyse, trouve nécessaire de réaffirmer que l’homme naît avec un sexe, des poils et une histoire qu’il n’a ni planifié ni fabriqué, mais recueilli,  comme on reçoit une aumône.[14] Quant aux réactionnaires chrétiens, ils peuvent tomber d’accord avec les critiques du transhumanisme venant d’autres bords politiques, mais ont beau jeu de dire qu’ils représentent la vraie opposition frontale.[15][16]

Une idéologie de classe ?

En revanche, il est clair que sur le plan du clivage “social”, les transhumanistes ne sont pas des révolutionnaires. Les riches sont des philanthropes ou des cyniques, et même les moins riches n’ont aucune conscience de classe.

Certains bioconservateurs n’hésitent pas à accuser tout simplement le transhumanisme d’être une idéologie ultra-capitaliste. Pour Jordi Vidal « ils occupent des postes clés à l’université et dans les complexes militaro-industriels qui quadrillent et contrôlent aujourd’hui la planète »[17].

Factuellement, les meneur-se-s du mouvement sont bien souvent des universitaires ou des artistes, vivant plutôt dans les pays riches. Mais c’est un constat qui s’applique à la plupart des meneur-se-s, des mouvements féministes aux mouvements écologistes en passant par le mouvement ouvrier. Le transhumanisme est présent dans une (petite) partie de ces couches sociales, et se diffuse notamment parmi les geeks des classes moyennes. Le cœur historique est la Sillicon Valley.

KurzweilUn des arguments avancés pour discréditer le transhumanisme consiste à relever que parmi ses meneur-se-s il y a des membres hauts placés dans des entreprises, notamment des secteurs des “NBIC” (Nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives). En effet, on peut citer Ray Kurzweil (informaticien devenu directeur de l’ingénierie chez Google) ou Martine Rothblatt (PDG de United Therapeutics, femme au revenu le plus élevé des États-Unis, et par ailleurs née homme[18]). Tout comme le mouvement du logiciel libre est aussi embrassé par de nombreux patrons[19]. Et il y a également une partie de la bourgeoisie qui soutient les mouvements écologistes, féministes et LGBTI.

Pour des marxistes, on peut dire que c’est un mouvement interclassiste, mais ce simple constat ne résout pas les questions stratégiques et tactiques que cela pose. Pour des communistes transhumanistes, une approche intersectionnelle est incontournable, d’autant plus qu’il n’existe pour l’instant aucun sous-courant ni même de début de propagande marxiste.

Laurent Alexandre pronostique le redécoupage des partis actuel selon les lignes “bioconservateur” / “transhumaniste”. Mais les transhumanistes seraient naïfs de croire qu’eux-mêmes sont une fraternité / sororité à l’abri des clivages. Si demain un mouvement fasciste gagne les États-Unis, tous les transhumanistes seront-ils du même côté ? Une guerre mondiale s’imposerait à tous les transhumanistes quel que soit notre idéal cosmopolite. Et de même, dans le cas de la révolution que nous appelons de nos vœux, il faudra choisir son camp…

L’origine libertarienne du transhumanisme

En l’état actuel du transhumanisme, il faut reconnaître que le mouvement est dominé par une approche individualiste.

 Le premier courant à voir le jour a été le courant libertarien, qui a pris le nom “d’extropianisme” : parution du Extropy magazine en 1988, rédaction des Principles of Extropy en 1990, fondation du Extropy Institute en 1992. L’Extropy Institute s’est auto-dissout en 2006, mais ses idées sont globalement restées dominantes.

En 1998 est fondée la World Transhumanist association (WTA), en parallèle de l’internationalisation grandissante du mouvement.

Il s’agit d’un courant scientiste, qui développe une monomanie technophile qui l’amène à se désintéresser de tout autre sujet politique, et à affirmer que ces clivages seront dépassés. Les thèses libertariennes ont été adoptées de façon assez logique :

  • contexte de quasi-disparition des courants lutte de classe aux États-Unis
  • impression d’un antagonisme fondamental entre liberté individuelle et communisme, notamment sous l’effet du stalinisme
  • tendance à la proximité entre gauche, écologisme et bioconservatisme
  • le bioconservatisme ambiant alimente l’idée que la priorité est de promouvoir la liberté individuelle plutôt que de construire un mouvement populaire
  • impression de symbiose entre liberté individuelle accrue et libre-marché, notamment dans les classes moyenne et supérieure

Pourtant, il faut rappeler qu’aux origines du mouvement, il y a surtout une sorte d’utopisme, plutôt qu’un cynisme bourgeois. Par exemple, le précurseur américano-iranien FM-2030 envisageait la complète élimination de l’argent et du travail, dans une société régie par une démocratie directe par voie électronique, tout en ayant dépassant les rivalités raciales et nationales.[20] On appelle parfois cette sensibilité “libertarianisme de gauche”, en faisant le pont avec l’anarchisme. Mais étant donné l’absence de stratégie révolutionnaire, cela se rattache davantage au socialisme utopique, et en l’occurrence, au courant saint-simonien. L’utopie d’une sortie graduelle du capitalisme est parfois envisagée par la généralisation des robots, parfois aidée d’une charité des millionnaires.

Le tournant social-libéral

Entre 2004 et 2006, une ligne plus “social-libérale” menée par James Hugues l’emporte sur le courant libertarien.[21] En 2004, James Hugues et Nick Bostrom créent l’Institut pour l’éthique et les technologies émergentes (IEET), qui se revendique du “technoprogressisme”, une approche transhumaniste, mais qui prend en charge une réflexion sur les problèmes éthiques, sociaux, environnementaux… Le mouvement n’affirme plus que le clivage TH/BioCons efface les autres clivages, mais s’y ajoute (cf. diagramme 3D plus haut).

En 2008, la WTA change de nom pour Humanity+ pour se revendiquer davantage dans la continuité de l’humanisme. L’organisation édite un journal nommé H+. Un équivalent français, nommé également H+, vient de paraître depuis juillet 2015.

Les transhumanistes vivent bien (pour l’instant) dans la même société que nous, et à ce titre ont des interrogations communes. Dans un article, un auteur fait part d’une discussion autour de la plus grande menace sur l’avenir de l’humanité : est-ce le réchauffement climatique ou le flicage ?[22]

En tous les cas, il n’y a pas d’issue individuelle face à ces menaces bien réelles. Le repli dans le consumérisme est une possibilité pour certains secteurs favorisés, mais ne peut pas être un idéal humaniste largement partagé. Il est impératif de révolutionner la société. Pour cela, les transhumanistes doivent couper les ponts avec la vision libertarienne qui associe “collectif” à “État”, et oppose “liberté individuelle” et “égalité sociale”.

Humanity+ est capable d’écrire que le mouvement doit se soucier de donner un accès égal aux technologies d’amélioration humaine, au-delà des classes et des frontières[23]. Une préoccupation louable, mais qui pour des communistes est impossible… tant qu’il y aura des classes !

 Or, le discours de H+ reste dans les bornes du capitalisme, même si Hugues peut évoquer Marx et finir un texte par “Transhumanistes de tous les pays, unissez-vous!” Hugues parle de “social-démocratie moderne”, que nous, marxistes, appelons “social-libéralisme” car il n’a plus rien du réformisme social-démocrate originel. Il s’agit seulement d’une volonté de régulation par l’État, même si ses aspects utopiques lui donnent des aspects plus intéressants que les partis bourgeois qui gèrent le système. Par exemple, ce courant assume la destruction des emplois par les machines, et propose un revenu universel de base pour s’y adapter.  Il se détourne aussi des libertariens de façon pragmatique en comptant sur l’État pour “garantir que les post-humains ne sont pas persécutés”. Et au passage il leur décoche une flèche bien visée : « les transhumanistes néolibéraux sont incohérents lorsqu’ils plaident pour le marché libre qui serait “naturel” alors que les transhumanistes sont les champions de l’artificiel. »

Le marché reste néanmoins l’horizon indépassable, puisque James Hugues compte aussi sur l’État… pour lutter contre les monopoles privés qui freineraient l’innovation. Au contraire ! Il est temps d’en finir avec l’absurdité de la concurrence dans la production, les services, la recherche… Il faut un seul opérateur internet, mondial, efficace, et gratuit, une seule agence spatiale, un seul réseau de laboratoires pharmaceutiques, robotiques, génétiques… L’émulation par la course au profit a fait son temps, la division entre groupes humains d’entreprises ou de nations différentes appartient à la préhistoire. Les transhumanistes devraient comprendre, mieux que les bioconservateurs, que le choix est entre monopoles privés ou monopoles autogérés, entre « evil megacoporations » du monde cyberpunk ou transhumanité maîtresse d’elle-même.

Quelle perspective ?

torcherougeL’élaboration d’une perspective communiste transhumaniste est non seulement possible, mais c’est la plus souhaitable des perspectives transhumanistes. La diffusion de techniques de plus en plus puissantes dans une humanité déchirée par la lutte de classe, sans possibilité réelle de choix démocratique, contient les germes de nombreuses nouvelles horreurs. Mais en face de ces dystopies, nous voulons aussi imaginer les utopies possibles. Non seulement parce que nos valeurs ne sont pas celles des bioconservateurs, mais aussi parce que cela permet de situer le combat communiste où il est vraiment, et d’en souligner l’urgence.

Il paraît très peu probable que les visions les plus technophobes (de certains courants décroissants notamment) emportent l’adhésion des masses. A mon avis James Hugues a raison de dire que “le luddisme de gauche est ennuyeux et déprimant, il n’a aucune énergie pour inspirer des mouvements pour une société nouvelle et meilleure.” Mais pour la même raison, il exagère quand il avance que la “prochaine gauche” pourra se “reconnecter à l’imagination populaire” en avançant une utopie transhumaniste. Dans la société actuelle, cela ne fera pas rêver tout le monde.

La révolution communiste suppose un mouvement de masse, qui a toutes les chances, si l’on est réaliste, de comporter un fort courant bioconservateur. Paradoxalement, c’est la condition pour créer une société où, à mon humble avis, le bioconservatisme tomberait rapidement aux poubelles de l’histoire.

« Quand il en aura terminé avec les forces anarchiques de sa propre société, l’homme travaillera sur lui-même dans les mortiers, dans les cornues du chimiste. Pour la première fois, l’humanité se considérera elle-même comme une matière première, et dans le meilleur des cas comme un produit physique et psychique semi-achevé. Le socialisme signifiera un saut du règne de la nécessité dans le règne de la liberté, aussi en ce sens que l’homme d’aujourd’hui, plein de contradictions et sans harmonie, frayera la voie à une nouvelle race plus heureuse. » Léon Trotsky, novembre 1932


 En savoir plus sur le transhumanisme

Réactions par rapport au transhumanisme

Précurseurs

Transhumanistes libertariens

  • Max More, philosophe futuriste et président de la fondation Alcor Life Extension (cryogénie). A dirigré l’Extropy Institute (1992-2006).
    More s’est éloigné du pur libertarianisme vers un minimum de régulation.

Transhumanistes démocratiques / technoprogressistes

Techno-progressivism, Democratic_transhumanism, IEET

James Hughes, Didier Coeurnelle, utopianchronicles

Différents champs

  • Extropianisme : courant pionnier et divers dans ses réflexions, mais marqué par la pensée libertarienne ; “extropie” se veut un opposé de l’entropie
    Cf. Max More, Extropianism, Extropy Institute
  • Singularitarisme : courant qui pense qu’une singularité est plus ou moins proche dans l’histoire humaine, dans le sens d’une accélération soudaine des découvertes technologiques (suite par exemple à la mise au point d’une intelligence artificielle capable de s’améliorer elle-même toujours plus vite)
    Cf. Singularitarianism, Nick Bostrom, Ray Kurzweil

[3] Certains l’assument d’ailleurs totalement, comme lesmutants.com

[4] En 1950, 33 États américains sur 50 possédaient des lois eugénistes telles que la stérilisation des handicapés. Celle-ci était pratiquée en Suède jusqu’aux années 1970.

[5] James Hugues, Democratic transhumanism 2.0, 2002

[6] Même si l’on trouve des courants qui combinent ésotérisme et discours transhumaniste, comme les raëliens ou le mouvement Terasem.

[7] Si de plus on imagine que le rêve transhumaniste d’immortalité est atteint, on peut supposer qu’une grande partie de la société deviendrait polymathe.

[8] Cela n’implique pas, à mon avis, d’interdire la GPA. Cf. GPA, pour une autorisation réglementée

[17] Jordi Vidal, Servitude & simulacre en temps réel et flux constant, 2007

[21] William Saletan, Among the Transhumanists, Slate,‎ 4 juin 2006

[23] Alyssa Ford, Humanity: The Remix, Utne Magazine,‎ mai-juin 2005

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2 réflexions sur “Pour un transhumanisme marxiste

  1. Bonjour
    Il est évident que ce texte (et ce blog) partagent un point de vue diamétralement opposé au mien. Pour reprendre les concepts du texte : je suis pour « l’autonomie », ET pour « la délivrance ». Tout le texte repose sur l’idée qu’ils sont en contradiction. Je n’en suis pas convaincu (euphémisme).
    Salutations

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