Un peu de chasse à l’idéalisme

Quelques éléments en vrac qui se prétendent matérialistes.Cet article regroupe des « coups de gueule matérialistes », ou parfois plus modestement des interrogations.

Surestimation des intentions

Une des manifestations les plus courantes d’idéalisme,  c’est de surestimer les intentions, voire d’en imaginer là où il n’y en a pas. Cela semble être spontané chez l’être humain de donner du sens à tout, à commencer par les objets, la nature, la foudre…(animisme).

Parmi les militant-e-s, la surestimation des intentions des puissants est aussi quelque chose de fréquent. A mon avis, cela détourne d’une compréhension du capitalisme comme un système. On peut se dire, peu importe, du moment qu’on lutte contre le système… Mais c’est quoi le système ? Comment il fonctionne ? Qu’est ce qui est à sa racine ? Un million d’idées peuvent surgir spontanément, et des centaines de courants d’idées s’activent à répandre leur vision. Si on se dit que comprendre rationnellement les choses n’a pas d’importance, alors qu’est ce qui nous permet de trancher ? De différencier lutte de classe et théories du complots ?

Certains n’hésitent pas à dire que les maîtres du monde « s’accordent sur une stratégie et synchronisent leurs actions respectives vers des objectifs commun« , et que « la destruction de la nature est voulue » car « l’urbanisation de l’environnement permet de placer les populations dans un espace totalement controlé, surveillé« .[1] Bon, ils sont où ces pervers ? Il suffit de les éliminer alors. Votre stratégie est toute trouvée : le commando punitif.

Mais on peut trouver aussi des cas plus subtils. Hervé Kempf, pour expliquer le fait que le capitalisme engendre une forte croissance dit :

« Pourquoi ? Parce que la poursuite de la croissance matérielle est pour l’oligarchie le seul moyen de faire accepter aux sociétés des inégalités extrêmes sans remettre en cause celles-ci. La croissance créé en effet un surplus de richesses apparentes qui permet de lubrifier le système sans en modifier la structure. »

(voir aussi mes objections aux décroissants)

Idéalisme objectif

Dans beaucoup d’autres cas, il n’y a pas forcément intention, mais le monde se trouve quand même expliqué principalement par des idées.

Piégés par la novlangue ?

Pour certains, la comm’ politicienne et la langue de bois sont responsables d’une dépolitisation des masses. A l’inverse, on doit plutôt les voir comme les effets de changements de fond : désyndicalisation, transformation du PS en parti bourgeois, chute de l’URSS… Les deux partis bourgeois qui alternent (aux Etats-Unis comme ici) sont dans la même situation de gestion capitaliste d’une régression économique depuis les années 1980. Leurs marges de manoeuvres sont réduites à rien pour se différencier en économie (donc sur le plan social), et le seul moyen qu’ils ont pour faire perdurer leur simulacre de démocratie, c’est de broder, de personnaliser, de « pipoliser »…

CommPolhttps://www.youtube.com/watch?t=1067&v=kYLxmo7jW9A

Pseudo-explication par la linguistique…

Un autre exemple :

 « Le latin, qui fut la première langue impériale, a atteint son apogée en foulant aux pieds les vestiges des langues qu’il détruisit lorsque les légions romaines étendirent leur présence dans le Sud de l’Europe, le Nord de l’Afrique et le Moyen-Orient. Rien d’étonnant, par conséquent, à ce que ce soit l’espagnol, fils génétique du latin, qui ait occasionné une nouvelle dévastation, au début de la Renaissance, cette fois-ci parmi les peuples conquis du continent américain. » Tlaxcala

Pourtant l’impérialisme romain a beaucoup de différences dans sa forme avec l’impérialisme des conquistadores… Il a plus de ressemblances avec, par exemple, l’impérialisme arabe au Maghreb, même s’il y a beaucoup moins de « proximité génétique »…

« Les absurdités économiques »

Les économistes ont de nombreuses nuances entre eux, mais la plupart d’entre eux ont un même discours dominant : il faut favoriser la création d’entreprises en leur créant « un environnement fiscal favorable » (moins d’impôts), il faut baisser le « coût du travail » (nos salaires), il faut préférer les « mécanismes de marché » (concurrence) à l’intervention politique… Bref, la doxa néo-libérale.

Une saine révolte contre ces recettes qui ne font qu’enrichir les mêmes conduit à nier simplement cette doxa. Pipeau ! Stupidité ! On voit bien que rien ne s’arrange, donc c’est qu’ils « se trompent » ! Le thème de « l’aveuglement idéologique » dans lequel seraient simplement piégés les économistes est très répandu dans le milieu de la « gauche radicale »…[2] La dénoncation de l’absurdité des politiques d’austérité en est le prolongement.[3] Mais cette gauche radicale se place quasi-systématiquement d’un point de vue keynésien pour mieux prôner une relance de la consommation, des investissements par l’Etat ou les « entrepreneurs » (par opposition aux « financiers »…). Elle soutient donc que les néolibéraux « se trompent », et qu’une meilleure pensée économique peut apporter une solution « gagnant-gagnant » aux exploité-e-s et à leurs exploiteurs.

Sur la longue durée, on peut aussi se demander pourquoi les politiques des pays capitalistes ont connu un changement global autour des années 1980. Là encore on retrouve :

  • la cause est avant tout idéologique (par exemple, le livre de Keith Dixon, Les évangélistes du marché, décrit la montée du néolibéralisme comme une bataille idéologique gagnée)
  • la cause est avant tout économique (baisse tendancielle du taux de profit, tendance à l’augmentation du taux d’exploitation en réaction)

On pourrait en tirer une maxime ! Un peu de gauchisme éloigne des lois économiques du capitalisme, beaucoup de gauchisme y ramène… S’il y a une idéologie dominante en économie, c’est parce qu’il y a un système, bien matériel, qui fonctionne réellement avec ces lois. Ce qui ne veut pas dire que ces lois sont naturelles et éternelles, mais que si on veut s’en débarrasser, il faut renverser le système.

Frédéric Lordon fait d’ailleurs le même type de raisonnement au sujet de la construction de l’Union monétaire européenne, qu’il qualifie d’ « aveuglement idéologique » et de « mauvaise idée ». L’idéalisme de Lordon se voit aussi dans son explication de l’orthodoxie du « peuple allemand » comme une « construction symbolique de longue période » issue de l’hyper-inflation des années 1920…[4]

Les qualités intellectuelles des politiciens…

Dans les grands médias, on lit/entend beaucoup de commentateurs plus ou moins « politologues » mettre en avant leur petite analyse sur tel•le ou tel•le politicien•ne. Ces experts bourgeois sont bien rarement des marxistes… et leurs explications sont presque toujours assez creuses et, de fait, idéalistes.

On peut ainsi entendre tout un tas d’explications sur la raison qui fait qu’Angela Merkel reste populaire en Allemagne contrairement à d’autres pays : par exemple parce qu’elle a une formation scientifique contrairement à la plupart des politiciens… Pourtant la raison la plus forte, c’est bien plus certainement le fait que l’Allemagne conserve le taux de croissance le plus élevé d’Europe (avant tout «grâce» au prédécesseur de Merkel, Schröder, qui a créé une couche d’emplois à bon marché). Les Allemand•es sont ainsi globalement rassuré•es et ne veulent pas autant que d’autres faire de «vote sanction» (ce qui n’empêche une colère croissante dans certains secteurs de la population).

Chez les écolo

Pour certains comme Lynn White, le désastre écologique serait dû à une idéologie anthropocentrique instaurée par la Genèse.

Pour parler encore d’Hervé Kempf, la cause première du gaspillage écologique, c’est pour lui le mauvais exemple donné par les riches (en invoquant toute une théorie de la « classe de loisir » de Veblen). Il hiérarchise explicitement dans son livre Comment les riches détruisent la planète :

  • En premier lieu, ils donnent un mauvais exemple par leur consommation ostentatoire que les prolétaires veulent imiter
  • En second, par le contrôle qu’ils ont sur l’économie (ce deuxième point n’est pas développé)

L’accélération du commerce, des transports, de la vie, serait due à une idéologie de la vitesse ? Un article de La décroissance expliquait par exemple que c’est à cause de l’emprise croissante de cette idéologie que l’on nivèle davantage le sol quand on fait des routes au lieu de faire des lacets qui ralentissent… Et si la cause première c’était l’énorme diminution des coûts de terrassement par rapport aux premières routes construites ?

L’obsolescence généralisée serait le fruit de l’idéologie du jetable. Et si c’était l’inverse ?

Enfin, derrière toute la vague en faveur des « médecines naturelles », opposées à la médecine conventionnelle, il y a diverses conceptions idéalistes. En particulier, lorsque la « nature » est opposée à la « chimie », ou lorsque les médecines traditionnelles d’autres cultures sont présentées comme foncièrement inconnaissables par la méthode scientifique « occidentale », cela revient à nier le fond matériel commun à toute l’humanité.

Antiracisme

Il y a tout un pan de la gauche aujourd’hui, en particulier chez celle qui ne remet plus en cause le capitalisme et ne conçoit même plus la lutte des classes, qui n’a plus qu’une vision moraliste de l’antiracisme. Il n’y aurait que des préjugés répandus dans les esprits à combattre et à faire reculer petit à petit. Il y a des racismes générés par la société, de façon structurelle, systémique. Mais parler de « racisme structurel » ne suffit pas en soi. Certains courant utilisent ces termes parce que cela fait radical, mais sans chercher à fournir pour autant une explication matérialiste.

Il me semble qu’une des contributions les plus intéressantes dans ce domaine est celle de l’article Pour une approche matérialiste de la question raciale. Il y est dit notamment que :

« Parler de racisme structurel sans jamais donner les causes de racisme, c’est laisser la porte entrouverte à toutes les pensées « anti-système ». Or seul un positionnement ferme par rapport aux ressorts de ce « système » permet de garder la tête froide dans le grand jeu identitaire auquel se livre l’extrême-droite. »

Et j’en partage totalement cette conclusion :

« Il faut maintenir une lecture de classe du racisme même si, historiquement, les rapports de classe ont été utilisés pour invisibiliser les questions raciales et de genre. »

Syndicalisme

Certains appellent les dirigeants syndicaux à arrêter avec « l’idéologie fausse du dialogue social ». La plupart des cadres et des dirigeants syndicaux sont certainement convaincus d’une façon ou d’une autre que le mieux qu’ils puissent faire est de passer leur temps à négocier amicalement avec les « partenaires sociaux ».

Mais la racine de ces idées, c’est avant tout leur position sociale : ils/elles ne travaillent pas (ou plus), ne sont pas (ou plus) au contact des travailleur-se-s, et passent plus de temps avec les hauts fonctionnaires (qui leurs parlent des contraintes de l’Etat capitaliste, du budget…) et les représentants patronaux (qui leur parlent des contraintes de la concurrence…). On ne les « convaincra » pas.

Féminisme

Les préjugés (idées) à la racine des inégalités (objectives) ?

“Dans l’émission « Qui sera le grand pâtissier ? », on a entendu par exemple que les femmes auraient des compétences particulières pour réaliser des gâteaux. Ce genre d’inepties fige dans le marbre les stéréotypes et les préjugés, qui sont à la racine des inégalités.” (source)


[1] : http://www.syti.net/Topics2.html

[2] : http://www.suisse.attac.org/L-aveuglement-de-la-raison, https://www.lepartidegauche.fr/communique/michel-sapin-aveuglement-neoliberal-envers-contre-tout-28666

[3] : http://www.leparisien.fr/flash-actualite-politique/l-austerite-absurde-le-principe-de-la-regle-d-or-dangereux-et-criminel-selon-melenchon-18-08-2011-1570204.php, http://www.humanite.fr/austerite-des-millions-de-grecs-incapables-de-payer-leurs-impots-537803

[4] : Sur l’idéalisme de Lordon, voir http://blogs.mediapart.fr/blog/elias-duparc/070715/les-contradictions-de-frederic-lordon

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