Partis révolutionnaires ou partis larges ?

Vu la faiblesse de l’extrême gauche et du mouvement ouvrier en général, il y a une attirance énorme des militant-e-s dès qu’il émerge « à gauche » une force politique avec une audience significative (Syriza, Podemos, la campagne Mélenchon en 2012…). Si l’on tire un minimum d’enseignement du passé, il faut garder la tête froide et rester fermes sur les principes révolutionnaires. Cela inclut aussi la discussion sur ce qu’il est possible de faire dans les « partis larges » pour de petites organisations révolutionnaires.

Dedans ou dehors, aucune illusion antilibérale

La première discussion concerne les « révolutionnaires » eux-mêmes : que pensons-nous de ce que défendent ces courants ? Est-ce que ce qu’ils défendent est un « bon début » qui n’irait pas assez loin ?

Disons les choses un peu franchement : ceux qui ont le plus subi l’attraction de Mélenchon (par exemple la GA) sont souvent ceux qui sont convaincus que s’il arrivait au pouvoir, il pourrait améliorer nettement la situation sociale. Personne ne pense qu’il est révolutionnaire, mais pourquoi attendre la révolution ? Effectivement si l’arrivée du Front de gauche pouvait inverser ce que font le PS et l’UMP depuis les années 1980, ce serait un moyen rapide d’enfin inverser la démoralisation, la tendance vers le FN, etc. Sans développer ici, ce raccourci n’existe pas, la relance keynésienne est une impasse déjà essayée.

D’autres, moins nombreux, disent que Mélenchon se heurtera à des difficultés, mais que c’est cela « la méthode transitoire ». Face à la résistance des banques, il devra passer du « pôle public bancaire » au monopole public, de « l’audit citoyen de la dette » à l’annulation, et, qui sait, de la nationalisation des banques à la nationalisation des grandes entreprises… et enfin de la nationalisation et des comités pour la 6ème République à la socialisation sous contrôle des travailleur-se-s. Malheureusement jamais cela ne s’est passé comme ça. Mélenchon est absolument opposé à des « soviets » qui exproprient des patrons, que ce soit des banques ou la boîte de l’ami Dassault. Il y a une sorte de méthode Coué chez de nombreux-se-s militant-e-s qui les faits minimiser l’écart qu’il peut y avoir entre un projet de rupture révolutionnaire et un projet qui vise à réformer le système de l’intérieur.

On nous rétorquera qu’il pourrait aller plus loin que prévu s’il est poussé par des mobilisations populaires. Bien sûr, mais justement, cela a plusieurs conséquences :

  • Ces mobilisations sont moins probables si une énorme illusion sans voix discordante est brisée net et laisse place à une résignation renforcée ou à l’envie d’essayer du côté de Le Pen.
  • Ces mobilisations sont plus probables si des militant-e-s parmi les travailleur-se-s sont préparés à se mobiliser autrement que sur commande du nouveau pouvoir.
  • Cette préparation est meilleure si les militant-e-s révolutionnaires affichent clairement leur différence stratégique avec le réformisme en amont, plutôt que de compter sur un développement spontané.

Maintenir l’objectif de partis révolutionnaires

De grandes luttes sont inévitables sous l’effet de ce qui est sans doute la plus profonde crise du capitalisme, qui est encore contenue (la bulle mondiale est repartie) mais sans doute plus pour longtemps.

Déjà on peut constater des radicalisations rapides dans le sillage du krach de 2008 (en Grèce, en Espagne…) et même les premiers processus révolutionnaires du 21ème siècle en Tunisie et en Egypte. Mais malgré l’enthousiasme compréhensible des militants, tous ces événements nous rappellent qu’il n’y a pas de transformation spontanée en révolution socialiste. Au contraire, vu la faiblesse des communistes révolutionnaires, l’issue « par défaut » est la récupération par divers courants réactionnaires.

Des réformistes modérés ont connu aussi des succès partiels. Paradoxalement cela marche mieux quand leur parti paraît neuf (Syriza, Podemos) que quand il est englué dans ses positions institutionnelles acquises et les liens avec les partis bourgeois qui vont avec (Die Linke, Front de gauche, Izquierda Unida…). Mais dans tous les cas, miser sur une « bulle électorale » portant au pouvoir une force réformiste, sans rien préparer pour la situation contradictoire qui s’ensuivra, c’est suicidaire pour les révolutionnaires.

Le clivage réforme / révolution est toujours pertinent, il faut maintenir l’objectif de construire des partis révolutionnaires.

Dedans ou dehors ?

Tout ceci ne résout pas la question : faut-il militer à l’intérieur de ces partis larges ou à l’extérieur ?

On peut répondre que c’est une question tactique, et que l’on peut être ferme sur la stratégique révolutionnaire tout en militant à l’intérieur de tels partis larges.[1] C’est vrai globalement, mais le fait de savoir ce que l’on fait face à des mouvements de masse (opportunisme / sectarisme …) relève aussi de la stratégie révolutionnaire. Bref, cela n’est pas indifférent, et on peut réfléchir à des critères :

  • Les freins bureaucratiques au combat d’idées à l’intérieur du parti ou de la coalition large :  dans le Front de gauche, la possibilité de débattre démocratiquement de l’orientation est quasi-inexistante, pas seulement du fait du « stalinisme » du PCF, mais plus largement du fait de la présence de nombreux élus, cadres et bureaucrates, y compris recyclés au PG. La situation est à peine meilleure dans Syriza.
  • Les idées révolutionnaires touchent plus les militant-e-s du parti large si les révolutionnaires participent au processus du parti large.
  • S’il y a une dynamique, et que le parti en question est jeune, les révolutionnaires peuvent avoir une grande influence. Si le parti s’installe dans le paysage, commence à subir une pression de la bourgeoisie en s’approchant des postes institutionnels, les révolutionnaires peuvent vite se retrouver marginalisés, voire aspirés aussi par l’opportunisme.
  • Les idées révolutionnaires touchent moins les militant-e-s (actifs ou potentiels) extérieurs au parti large si les révolutionnaires sont à l’intérieur, noyés par la ligne majoritaire qui domine médiatiquement.
  • Si les révolutionnaires constituent une force significative à l’intérieur, ils peuvent exercer une pression. Mais ils peuvent aussi exercer cette pression de l’extérieur (malgré sa petite taille, Antarsya a par exemple exercé une pression sur Syriza, qui avait repris des mots d’ordres comme l’annulation de la dette).
  • Si le parti large est un parti réformiste, par définition il y aura des scissions face aux tests pratiques, l’entrée au gouvernement en particulier, et si les révolutionnaires se retrouvent ou apparaissent cautionner une politique anti-sociale, ils peuvent être complètement décrédibilisés en même temps que le gouvernement réformiste.
  • Enfin les critères numériques sont importants. Le nombre de membres est important, mais il doit être relativisé en différenciant adhérent passif et militant actif. En prenant en compte les proportions entre Grèce et France, Syriza est comparable au FdG mais l’équivalent d’Antarsya serait une coalition de plus de 20 000 militants, donc plus du double de l’extrême gauche française réunie.
  • L’influence électorale (surtout quand elle a tout d’une bulle) doit être pondérée par l’influence dans la lutte de classe. Dans de nombreuses manifestations, les cortèges d’Antarsya sont comparables à ceux de Syriza.

Certains invoquent l’exemple de Trotsky préconisant dans les années 1930 l’entrisme dans la SFIO pour dire que le débat est clos. Au contraire de cette argumentation d’autorité, il faut reconnaître les facteurs qui donnaient une logique à ce choix : extrême faiblesse numérique des révolutionnaires, présence d’une génération de militants radicalisés dans la SFIO (particulièrement dans la jeunesse), démocratie interne relativement libre, à l’opposé de celle du PCF…

Syriza

En Grèce, il me semble qu’il y a un potentiel de construction d’Antarsya, et que c’est une erreur de se militer dans Syriza. Construire un parti réformiste patiemment, est-ce que ce n’est pas cautionner l’idée que son programme n’est pas si mal, qu’il n’y a pas tant d’incompatibilité que ça ? Le mouvement qui a conduit ces dernières années à l’asencion de Syriza ne doit pas être pris mécaniquement comme un argument choc pour dire qu’il fallait y être. Si on sait d’avance que le nouveau gouvernement réformiste n’aura pas les moyens de son programme, et qu’on a la possibilité dans une situation comme celle-là de préparer des mobilisations (contre les freinages) et de défendre un programme révolutionnaire, il faut le faire. Au moment où les expériences sont faites en direct par les masses grecques, renforcer la voie de la rupture anticapitaliste est extrêmement important.

Podemos

On voit que le cas de Podemos est différent. Podemos est encore plus flou que Syriza au niveau des références programmatiques, mais il s’est construit encore plus soudainement, avec un nombre extrêmement grand de nouveaux/elles militant-e-s. Aller à leur contact pour essayer de les convaincre est important. Mais, justement pour cette raison, il ne faut surtout pas se contenter de s’aligner sur l’idéologie populiste / réformiste de Pablo Iglesias. C’est ce que fait Izquierda Anticapitalista, au point de ne plus supporter qu’une minorité le leur rappelle. Vu d’ici, il me semble que la minorité qui a été exclue et qui a formé IZAR va dans le bon sens.

Left Unity

Il faut aussi réfléchir à partir du cas de Left Unity, le nouveau parti de la « gauche radicale » au Royaume-Uni.

http://www.promethee-1871.com/grande-bretagne-socialisme-ou-gauche-large/

Il fallait clairement refuser la ligne majoritaire (plateforme Left Unity) qui veut construire sur le modèle de Die Linke ou du Front de Gauche, en décidant délibérément (pour les marxistes qui y sont) de ne pas parler de l’objectif révolutionnaire, pour ne pas effrayer. Plateforme socialiste ? Plateforme communiste ?

 


[1] : Même si la plupart des organisations « trotskistes » présentes dans les partis larges sont très timorées (Izquierda anticapitalista dans Podemos, DEA ou Kokkino dans Syriza…)

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