Vous avez dit féminisme bourgeois ?

On n’utilise plus vraiment le terme de féminisme bourgeois à l’extrême gauche marxiste. Pourtant, la grille de lecture qu’il y avait derrière ce terme continue à exister, et elle est sous-entendue dans de nombreux débats. Ceux qui l’ont le plus gardée et qui refusent le « mouvement autonome des femmes » (comme Lutte ouvrière) ont le mérite de la cohérence. Parmi ceux qui dans la pratique acceptent des combats féministes spécifiques, il n’y a malheureusement pas eu beaucoup de retour critique sur ces éléments théoriques.

C’est vers la fin du 19ème siècle que des mouvements féministes un peu consistants apparaissent. Ils revendiquent d’organiser « les femmes » pour des revendications spécifiques, de fait au moins en partie « contre les hommes ». Les socialistes (la majorité « orthodoxe » d’entre eux) refusent ce type d’organisations (et le terme même de « féminisme ») vues comme bourgeoises. Dans les textes de l’époque, « féminisme » est employé comme « féminisme bourgeois ».

Les arguments de l’époque sont, entre autres :

Les droits formels (droit de vote, fin du statut de « mineure » des femmes…) c’est bien mais pas suffisant pour l’égalité réelle. C’était l’analogie que faisaient les socialistes avec le libéralisme bourgeois (c’est progressiste par rapport aux tyrannies mais ça ne suffit pas à cause des inégalités sociales). Mais je ne sais pas s’ils étaient unanimes sur l’explication du pourquoi il y aurait une base sociale inévitable aux inégalités sociales entre hommes et femmes sous le socialisme. Une des explications données est :

Les femmes subissent la double journée de travail : domestique et salariale. Le problème c’est qu’en pratique ils ont souvent essentialisé les femmes. Par exemple Kollontaï disait que le socialisme permettra de concilier le « rôle reproducteur des femmes » avec leur participation à la production. Or, non seulement on doit reconnaître le poids des constructions genrées, mais en plus celles-ci ont concrètement évolué : même si l’inégalité perdure on ne peut pas dire que rien n’a changé sous le capitalisme. Et on ne peut pas sous-entendre que tant qu’on est sous le capitalisme, il n’y a rien à faire contre l’exploitation des femmes par les hommes.

L’amélioration de la condition des femmes viendra du socialisme, donc pas besoin d’un mouvement spécifique. Il me semble que c’est doublement faux : sous le capitalisme, il y a une bataille spécifique, par exemple pour la répartition du travail domestique ; sous le socialisme on ne voit pas pourquoi ça disparaîtrait. Bien sûr les luttes des femmes ne flottent pas en l’air, et sont conditionnées sur le temps long, historique, par le développement de la société (lui même rendu possible par le développement des forces productives). Donc de ce point de vue, le socialisme, en créant des conditions sociales bien meilleures, favorisera le féminisme, comme le capitalisme a commencé partiellement à le faire. Mais « favoriser le féminisme » veut justement dire qu’il y a des luttes féministes à mener. Donc de ce point de vue l’argument « il n’y a pas à faire d’organisation autonome car le socialisme résoudra tout » est une dérive « objectiviste ».

Les féministes ce sont des bourgeoises. Il y a une ambiguité : on parle d’origine sociale ou de programme politique ? Les socialistes (surtout les dirigeantes allemandes Zetkin, Luxemburg…) amalgamaient les deux. Ce qui est malhonnête, car les dirigeants des partis socialistes, les théoriciens, etc sont du même milieu social ! Milieu qu’il est un peu exagéré de qualifier de « bourgeois », car il s’agit plutôt de la petite bourgeoisie et des couches intellectuelles y compris du prolétariat. Par exemple le féminisme s’est beaucoup développé parmi les institutrices au début du 20ème s.

L’orientation politique du féminisme est bourgeoise alors ? Ca semble infondé… Le féminisme est progressiste, donc classé « à gauche » depuis l’origine. Bien sûr c’est flou, bien sûr c’est traversé aussi bien par des courants bourgeois de gauche, que des courants du mouvement ouvrier réformiste, que par des révolutionnaires… Mais… comme le « socialisme » ! Pire : de nombreuses tentatives de rapprochement ont eu lieu de la part de féministes (cf Hubertine Auclert…) alors qu’on ne peut pas en dire autant des socialistes. Alors que le mouvement féministe était politiquement indéterminé et avec tout un courant « socialisant », le mouvement ouvrier a un sexe assez nettement déterminé (pour parler de cette époque où des femmes sont souvent refusées des syndicats)…

Ces bourgeoises veulent des droits qui ne profitent qu’à elles… Beaucoup de combats féministes visibles étaient menés pour que des femmes puissent accéder à des études / postes élevés réservés aux hommes, mais il y a aussi eu des combats pour que des ouvrières puissent se syndiquer, devenir conductrices de tram, etc. Il est possible qu’il y ait tendanciellement plus d’acquis dans des couches sociales plus élevées… mais c’est valable aussi pour « l’aristocratie ouvrière ».

Un des débats virulents de l’époque : fallait-il une protection spécifique des travailleuses ? La plupart des socialistes (dont Karl Marx, Eleanor Marx…) étaient pour, par exemple, une réduction spécifique du temps de travail « des femmes et des enfants »…

Sur la question du genre, le mouvement socialiste n’était pas nécessairement à l’avant garde. Même si globalement la construction sociale du genre était peu pensée à cette époque de « première vague » centrée sur l’égalité juridique élémentaire, elle existait (cf par ex Madeleine Pelletier).

Certes, on peut séparer en théorie la question de « reconnaître une oppression spécifique » de la question de « s’organiser ou pas de façon autonome ». Par exemple les socialistes allemand(e)s avaient des organisations de masse parmi les femmes (en France il y avait une myriade de petites organisations féministes interclassistes). Mais de fait il s’agissait surtout pour le SPD de décliner la lutte des classes parmi les femmes. Il y avait très peu de prise en charge des questions spécifiques, et quand il y en avait, c’était du temps perdu pour Lénine. Un des arguments des socialistes étaient que des organisations féministes séparées affaiblissaient la classe ouvrière… Mais de nombreuses féministes ont relevé que la division des féministes en partis affaiblissait le combat féministe ! Pourtant, il y a objectivement des combats et des avancées plus facilement gagnables si le mouvement féministe est plus fort. On l’admet pour les syndicats, mais pour le féminisme cela nous paraît plus suspect…

Il est intéressant de noter qu’à l’époque le mouvement socialiste des femmes est dominé par la gauche de la Deuxième internationale (Zetkin, Luxemburg…). Elles avaient des oppositions à droite (Gertrude Guillaume-Schack, Lilly Braun, liée au révisionniste Bernstein…) mais aussi à « gauche » (Madeleine Pelletier…). Un signe aussi qu’il n’y a pas d’association automatique entre être pour le renversement révolutionnaire du capitalisme et avoir des positions d’avant garde sur le féminisme.

Il faut sans doute beaucoup relativiser cette caractérisation de « féminisme bourgeois » D’une part parce qu’il faut beaucoup relativiser les différences « sociologiques » (voir ci dessous une critique au bazooka). D’autre part, on ne peut pas mettre sur le même plan une organisation « objectivement interclassiste », qui n’a pas spécialement de conscience de classe, etc. et une organisation consciemment pro-capitaliste et/ou liée aux institutions. Si on en reste au critère « tout ce qui n’est pas consciemment une organisation de classe est bourgeois et on ne s’en approche pas », alors il faut en tirer les leçons jusqu’au bout et dire que par exemple, on ne s’approche pas de beaucoup d’organisations écolo. Il y avait aussi beaucoup de débats à cette époque en France au sujet de la franc-maçonnerie ou de la ligue des droits de l’homme, où il y avait beaucoup de socialistes. La direction du jeune parti communiste a imposé à ses militants de quitter ces orgas de collaboration de classe, tout comme elle continuait à refuser tout front féministe.

Voir :
Rethinking the Socialist Construction and International Career of the Concept “Bourgeois Feminism”

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